Prévert : l'homme qui murmurait à l'oreille des mots

Clément Solym - 16.09.2014

Bande Dessinée - Prévert - Dupuis - Bourhis


On devrait raconter en bande dessinée toutes les grandes époques de la vie littéraire. Les silhouettes, les regards et les décors transposent parfois bien mieux que de longues descriptions le tempo d'une époque et la nonchalance de ceux qui l'animent. Avec la biographie de Prévert, qui démarre lors du retour du futur poète à Montparnasse en 1921, après un service militaire en Turquie, Hervé Bourhis et Christian Cailleaux nous proposent de suivre la vie désœuvrée d'un des poètes les plus populaires en France au XXe siècle, qui s'est faufilé entre les avant-gardes, après Dada et autour du mouvement surréaliste.

 

Dans ce premier tome, on voit Jacques Prévert s'installer avec Yves Tanguy dans un ancien hôtel, rue du Château ; pousser la porte d'une librairie où ils croisent la route de Breton et d'Aragon ; inventer les cadavres exquis ; s'engueuler avec le pape du Surréalisme ; foirer dans la publicité ; foirer comme employé dans un grand magasin ; boire beaucoup ; boire encore ; boire trop ; parler fort ; parler bien ; jouer avec les mots ; enchaîner dans un grand mélange poésie et calembour ; faire scandale ; dégriser en cellule ; se marier et mentir sur sa profession ; travailler un peu (pour le cinéma) ; écrire enfin.

 

Mais ce n'est que le début. Le premier volet s'achève en 1931, avec une première publication dans la revue « Commerce », éditée par Gallimard, malgré les réticences de Jean Paulhan. C'est le début d'une deuxième vie, qui reste à raconter.

 

 

Un sujet sur mesure...

 

Hervé Bourhis, le scénariste, a de l'humour, comme Prévert (et comme Vian, dont il avait raconté un bout de vie dans « Piscine Molitor », chez le même éditeur dans la même collection). On devine une forme de compagnonnage entre les deux auteurs, à travers les époques. Prévert déteste le travail, comme tous ses proches, il se passionne pour les livres, le cinéma, la musique et la fête.

 

Dans une époque qui voit les auteurs s'embrigader les uns après les autres, autour du surréalisme et de son pape, d'abord, puis du communisme, ensuite, comme si les deux projets étaient intimement liés, Prévert reste en retrait, en embuscade, incapable de prendre quoi que ce soit suffisamment au sérieux pour y sacrifier son sens de l'humour ou sa liberté de parole. 

 

De la même manière, Bourhis ne se cantonne pas à l'académisme pour retracer la vie du futur poète : il va chercher le pittoresque et l'anecdotique pour illustrer cette vie de bohème et ce personnage haut en couleur. Qui sait, peut-être, un demi-siècle plus tard, Prévert aurait-il lui aussi scénarisé de la BD ? Il aimait le dessin et n'a pas hésite à écrire Le roi et l'oiseau, mis en images par Paul Grimault pour le grand écran...

 

...dessiné tout en couleurs

 

Pour rester dans la mise en images, il faut tirer un coup de chapeau à Christian Cailleaux qui multiplie les trouvailles visuelles pour rythmer ses planches : il parvient plus d'une fois à illustrer dans un même mouvement une anecdote factuelle et l'imaginaire des protagonistes qui y participent. De nombreuses disciplines artistiques sont ainsi convoquées : le cinéma, bien sûr, la poésie, la musique, la peinture, le théâtre, l'architecture d'intérieur, la photographie... Cailleux trouve à chaque fois un registre efficace pour donner à lire, en images, la création des personnages.

 

Si l'on réduit souvent la bande dessinée à des « histoires racontées en cases et en bulles », il faut souligner qu'il n'y a jamais de cases dans toutes ces planches. L'arrangement des images se réinvente à chaque planche, selon le sujet évoqué. La seule fois où l'on pourrait se dire qu'on à affaire à des cases juxtaposées, c'est dans une séquence où l'ébriété se teinte d'onirisme, lorsque Prévert escalade les toits, en prétendu somnambule et finit tout habillé dans la baignoire. Le genre de passage que les codes habituels de la BD auraient justement représenté en déstructurant les cases... Cailleaux fait précisément l'inverse. À l'image de Prévert, il aime prendre l'illustration au pied de la lettre ou à rebrousse-poil, avec, lui aussi, une grande liberté de trait.

 

Où sont les femmes ?

 

Si l'amitié est sans nul doute l'un des fils conducteurs de ce premier volet, il est étonnant de voir le peu de place occupée par des femmes dans cette expérience continue : certes, on voit passer Kiki de Montparnasse dans une fête, mais quand on pense à l'importance des muses dans le mouvement surréaliste, on se demande pourquoi même Simone, que Prévert épouse avec un faire-part annonçant le mariage de Monsieur et Madame Grosminou, n'ouvre jamais la bouche si ce n'est pour poser une question un peu bête. C'est vrai que les hommes sont nombreux et prennent beaucoup de place : on voit encore passer Desnos, Giacometti, Queneau, Péret et Pierre Batcheff, qui a joué le rôle principal dans le Chien Andalou de Buñuel. Au final, sur les 72 pages, on n'entend presque jamais la voix des femmes.

 

Rien de grave

 

Au final, ce n'est qu'un détail. La biographie de Prévert en BD démarre sur des chapeaux de roue. On espère que la suite sera du même tonneau, d'un de ceux dont le poète aurait volontiers bu quelques litres, la clope au bec et l'air narquois.

 

Un bout de planche