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Puppy : Luz ressuscite sans un mot

Nicolas Ancion - 27.01.2017

Bande Dessinée - Luz BD - Puppy chiot zombie - éditions Glénat


Petit Poilu enchante les enfants depuis une décennie à présent : impossible de résister à ces aventures sans bulles qui permettent au plus petit de se familiariser avec la lecture de BD avant même de savoir déchiffrer les lettres. Les adultes y prennent plaisir aussi, en cachette, savourant ce parcours semé d'obstacles qui mène invariablement le Petit Poilu de chez lui à chez lui, en passant selon les histoires et les rencontres sur le chemin de l'école, par le fond des mers ou les cuisines d'un restaurant...

 

Luz, avec Puppy, propose le même programme, mais pour les plus grands (et rien qu'eux) : un long album sans un mot, sans une bulle, où l'on se laisse entraîner dans le sillage d'un chien mort-vivant, revenu du paradis des chiens pour une dernière tournée d'errance sur une terre dont la date de validité semble dépassée depuis longtemps. Les humains sont figés sur place, raides, invisibles, immobilisés pour l'éternité dans la position où ils étaient quand la fin du monde a sonné, façon fin de récré. Puppy a donc toute liberté pour aller et venir à sa guise selon ses envies et le fil débobiné de ses errances.

 

 

Déboires d'outre-tombe

 

Le lecteur ne peut s'empêcher de voir un lien direct entre la découverte du monde à la fois jubilatoire et absurde (au sens existentialiste du terme) de ce chien revenu parmi les vivants et la survie de Luz, rescapé du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo. L’énergie presque désespérée que le chiot dépense pour tenter de comprendre l'univers qui l'entoure comme pour répondre à ses instincts les plus naturels, celle qu'il déploie pour s'amuser aussi dans un monde que la vie a déserté, se lisent comme de puissantes métaphores de la condition du dessinateur qui doit retrouver goût à son métier, reprendre pied dans le monde des vivants, après la catastrophe.

 

En ce sens, le retour inévitable au cimetière d'où il a surgi de la tombe n'est pas seulement une boucle narrative facile pour clore le récit, c'est surtout l'indication que le chien, même s'il est bien vivant, ne peut se détacher de ce lieu de mort et de désolation qui est devenu son domicile, à tout jamais.

 

Réparer les morts-vivants

 

Le choix du noir et blanc pour un sujet pareil semble une évidence : on voit mal quelle couleur aurait pu venir s'immiscer dans cette cavale effrénée. Certainement pas le rose de la couverture. Malgré le sujet et le traitement très sombres, on est frappé par la fougue et la vivacité du dessin de Luz. Le noir n'est pas qu'absence, il est tantôt tempête, gouffre, violence. Le dessin porte les traces d'un mouvement de la main très physique, acharné, comme si le geste même de donner vie à ce chien mal en point était une manière d'affronter avec rage un monde très noir. Quelle énergie dans le trait et quelle énergie dans ce personnage, aussi !

 

Puppy semble s'être si bien reposé dans la tombe qu'une fois sorti rien ne peut plus l'empêcher de fouiner, de gigoter, de courir après sa propre queue, de remuer ciel et terre pour retrouver sa truffe. Car c'est l'une des thématiques récurrentes du récit : la désintégration progressive du corps. La perte de la truffe, de la queue, de la tête sont à nouveau des images frappantes de l'impossibilité d'être complet, entier, malgré le retour à la vie. Comme si rester vivant après la fin du monde condamnait à être soit incomplet soit en désintégration progressive, selon les moments.

 

Dans sa cavale, Puppy croise d'ailleurs d'autres chiens dans son genre, mais aucun n'a de tête, ils possèdent quatre pattes, une queue et un cou, mais pas de crâne. Impossible de communiquer avec ces fantômes sans yeux ni oreilles ni gueules. Puppy ne peut que les éviter ou les fuir...

 

Noir c'est noir

 

L'album s'achève sur une double page de présentation du lieu réel qui a inspiré cette histoire de résurrection canine : un cimetière pour animaux domestiques, visité par l'auteur pour un reportage en deux planches, quelques années plus tôt. Informatives et descriptives, ces deux planches sont d'une raideur cadavérique en comparaison avec les pirouettes du chien zombie. C'est le même auteur qui a réalisé ce reportage très académique et cet album noir et hanté : entre les deux, pourtant, il n'y a rien de commun. La nonchalance a laissé place à la rage et la détermination.

 

Le dessin ne relève plus de l'illustration, c'est désormais de lui et de lui seul que jaillit le personnage et la narration. Ce « Puppy » est sans doute aussi plombé que les « Idées Noires » de Franquin (qui sont en plein dans l'actualité en ce moment), mais plutôt que le désespoir fataliste un tantinet sadique du père de Gaston, Luz invente dans ce projet une jubilation du dessin qui ne peut que réjouir les lecteurs.


Pour approfondir

Editeur : Glenat
Genre :
Total pages : 160
Traducteur :
ISBN : 9782344018712

Puppy

de Luz(Auteur)

Au coeur d'un cimetière pour animaux de compagnie, une patte émerge des profondeurs : Puppy se réveille, revenu d'entre les morts. Débarrassé de son enveloppe de chair, désormais à l'état de mort-vivant, le petit chien jovial arpente avec maladresse les allées lugubres, sautillant, claudiquant, tombant parfois sur un os. Rex, Vicky, Fritz, Cindy, Charlie... les sépultures qu'il croise sont tout autant des souvenirs qui résonnent dans sa mémoire qu'un terrain de jeu illimité. Jusqu'au moment, où le chiot se retrouve

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