Quand vous pensiez que j'étais mort : le coma de Matthieu Blanchin

Clément Solym - 17.02.2015

Bande Dessinée - Matthiue Blanchin - Futuropolis - coma


Pourquoi écrit-on des livres ? À cette question banale, il y a sans doute presque autant de réponses qu'il y a d'auteurs, voire de textes, car pour chacun projet, idéalement, la réponse devrait être différente. Cependant, la plupart des livres se contentent de raconter une histoire, vraie ou fausse, peu importe. La plupart des albums de BD pourraient être des romans, les romans des films, voire une série télé... Peu importe le support, l'essentiel semble se réduire à l'envie de retracer le parcours de quelques personnages.

 


C'est pourtant peut-être à ça, précisément, qu'on reconnaît un bon roman un bon film, une bonne BD : au fait que la même histoire aurait forcément été appauvrie si le récit avait pris une autre forme. C'est certainement le cas pour le dernier album de Matthieu Blanchin : « Quand vous pensiez que j'étais mort. Mon quotidien dans le coma. » Rarement le lecteur a-t-il eu à ce point la sensation que l'objet qu'il tient entre les mains était la forme idéale pour matérialiser la pensée de l'auteur.


Cet album tente en effet de raconter, le plus fidèlement possible, non seulement les dix jours que le dessinateur a passés dans le coma en 2002, mais le lent processus, balisé de rencontres, de thérapies, de chutes et de rechutes, qui l'a amené à comprendre, petit à petit, ce qui s'est joué autour de ce rendez-vous raté avec la mort, dans les mois qui ont suivi et les années qui l'ont précédé.

 

Deux cases de l'album

 

L'intérieur de l'homme, plus sauvage que l'ouest

 

Si le nom de Blanchin vous est familier, c'est sans doute grâce aux trois tomes de la biographie consacrée par le dessinateur (sur scénario de Christian Perrissin) à Martha Jane Cannary, mieux connue sous le surnom de Calamity Jane. Cette vibrante évocation, à hauteur de femme, a été publiée, elle aussi, chez Futuropolis, entre 2008 et 2012. On peut déjà y apprécier le talent de l'auteur pour tirer de l'encre de Chine, pure ou diluée, toutes les nuances nécessaires à l'évocation d'un destin hors du commun, dans des décors légendaires, avec tout ce qu'il a de tragiquement humain.


C'est bien de cela qu'il est question ici, à nouveau : de tragédie profondément humaine, qui naît non pas dans la confrontation entre personnes, mais des tiraillements terribles entre le corps et l'esprit, le conscient et tout ce qui a été refoulé, enfoui, puis remué, dans les replis obscurs de la mémoire.


Pendant dix jours, Blanchin a quitté ce monde. Pour le sauver, il a fallu le trépaner, le mettre sous machine histoire de maintenir en vie ce corps qui semblait abandonné. Et, pourtant, pas un instant, le dessinateur n'a perdu le fil de ce qui se tramait autour de lui. Incapable de parler ou de bouger, sans le moindre contact avec l'extérieur, il a transformé chacune des sensations éprouvées en scénario de cauchemar. Tour à tour étouffé, écrasé, abandonné, glacé, transbahuté, il s'invente une histoire d'enfermement, comme on assemble au réveil les images du rêve en un récit construit.

 

Perte des repères

 

Les mots ne suffisent pas à raconter ces scènes hallucinées où l'auteur perd tout ce qui lui permettait de se situer dans le monde : les bruits paraissent assourdissants, les insectes géants, les couloirs infinis et le temps malléable. Il faut recourir aux dessins pour donner à voir cet état incompréhensible, ces étapes dénuées de sens, qui, après le réveil, s'expliqueront de façon presque rationnelle. Le processus de reconstruction est long et Blanchin ne l'affronte pas seul. Grâce à un réseau de proches particulièrement bienveillants, il rencontre différents thérapeutes qui, chacun dans le rayon d'action qu'il maîtrise, le guident vers une forme de guérison.

 

Cet album, terrifiant, éprouvant et fascinant à la fois, est sans nul doute l'aboutissement et la clef de voûte de tout le processus. À travers le récit de son coma et de son retour à la vie, Blanchin donne un sens aux événements qu'il a subis, aux thérapies qu'il a entreprises : il les partage avec tous ceux qui – on l'espère – n'auront jamais à subir ce frôlement avec la mort qu'est le coma.

 

Le dessinateur en est sorti transformé, le lecteur en sera secoué. Et ébahi, sans doute, par la force de caractère dont Matthieu Blanchin fait preuve, lui qui est parvenu non seulement à se relever d'une pareille épreuve, mais surtout à en tirer un livre d'une profondeur étrange, à mi-chemin entre le récit de vie et le parcours initiatique.

Deux cases de l'album