Radical Wars : le Côté Obscur du Jihad

Nicolas Ancion - 18.02.2019

Bande Dessinée - Radicalisme islamiste - Etat Islamique - Editions Jungle


BANDE DESSINEE — À l’heure où les États-Unis annoncent pour la deuxième fois avoir évincé les dernières poches de résistance de l’État Islamique et que la France se pose de sérieuses questions sur le meilleur traitement à réserver à ses ressortissants partis faire la guerre au nom du Califat en Syrie et ailleurs, une bande dessinée se propose d’attaquer le mal par la racine et d’aborder la radicalisation par l’angle le plus étonnant qui soit : celui du second degré. Un pari ambitieux que « Radical Wars » semble bien parti pour réussir.
 


Sur papier, l’idée peut sembler débile et revient à soigner le mal par le mal. Comment imaginer qu’une BD tout ce qu’il y a de plus caricatural puisse susciter autre chose que le rejet des lecteurs prêt à embrasser la cause de l’Islamisme radical ? Ceux-là mêmes qui prétendent que l’équipe de Charlie est allée trop loin et avait bien cherché les emmerdes, par exemple ?

C’est pourtant le programme des courtes histoires de « Radical Wars », un album destiné en premier lieu aux ados déjà un peu trop allumés, excités, prêts à aller jouer de la kalach ou à se faire voler en éclats pour gagner le paradis.

Les auteurs partent du constat, assez simple, mais plutôt juste, que les ados et les jeunes types qui quittent l’Hexagone pour aller faire le Jihad, de même que tous ceux qui les soutiennent en pensées ou en paroles en restant ici, sont aussi, et avant tout, des jeunes keums et des jeunes meufs du XXIe siècle, qui ont baigné dans la pop culture, les jeux vidéo, les séries télé et les blockbusters. C’est tout autant leurs cultures et leurs codes que le texte sacré du Coran. Mais ils leur sont sans doute plus familiers...
 

Le Côté Lumineux de la Force rejoindre tu dois, hm.

Plutôt que de porter un jugement moral ou de tenter de convaincre que l’embrigadement pour la cause jihadiste est une erreur, Fouad Aouni et El Diablo racontent simplement des anecdotes véridiques de jeunes qui prennent fait et cause pour le Jihad, en les décalant dans l’univers fictionnel de Starouars. Un monde où les Jedistes sont convaincus de leur bon droit et mènent en secret des préparatifs, des entraînements, puis des actions armées de rébellion pour libérer la planète Tatouine du joug de l’Empire. 

Toute ressemblance avec une saga de space opera ou avec un califat existant ou ayant existé serait purement fortuite, ça va de soi.

Là où l’analogie avec les Rebelles de la saga galactique fonctionne à merveille, c’est qu’il s’agit dans les deux cas d’un embrigadement volontaire. En effet, personne n’oblige Luke Skywalker a rejoindre la Rébellion, il choisit de le faire et y consacre toute son énergie, persuadé que libérer la Galaxie de l’Empire est la cause pour laquelle il est venu au monde. Comme la plupart de ses compagnons. 

C’est leur libre arbitre qui les pousse à se plier aux règles des Jedis (ou des Jedistes), c’est leur choix, c’est leur destin. Mais est-ce vraiment le cas ? Et n’y a-t-il pas en eux aussi une petite voix qui leur murmure qu’ils sont manipulés ? Par Yoda ou par un recruteur de l’autre côté de la messagerie en ligne, peu importe. Le doute est le levier qui permettra peut-être une prise de conscience...

 

Décaler pour mieux sauter

Là où le projet frappe dans le mille, c’est parce qu’il mise sur le décalage, tout simplement, pour permettre à l’intelligence de fonctionner et sur la distance entre soi et la fiction, pour libérer la réflexion et, idéalement, la parole. On imagine volontiers un ado lire l’un ou l’autre séquence de la BD à l’invitation d’un éducateur, d’un prof, d’un animateur, d’un proche, puis en discuter en classe ou avec des copains.

En ne parlant plus de lui, mais des imbéciles de personnages, ces rebelles de Starouars, il pourra exprimer ce qu’il pense personnellement de la cause, des méthodes de recrutement, des risques et... des conséquences. Il pourra aborder un sujet tabou, sans enfreindre de règles. Il ne parlera ni de Jihad ni de Califat, encore moins d’État Islamique, juste d’une BD bien foutue, qui fait rire et réfléchir à la fois.
 

 

Moi qui ne suis pas facilement convaincu par les projets qui prétendent utiliser la BD pour vulgariser et simplifier des sujets complexes (parce que je trouve ces albums trop souvent simplificateurs, surtout dans leur façon d'aborder le langage de la BD lui-même), j'ai l'impression que ces planches à la fois légères et percutantes, qui se lisent facilement, mais abordent des témoignages complexes (le recrutement en ligne, l'impression d'être moralement supérieur aux mécréants, et bien d'autres sujets épineux), parviennent à accomplir l'impossible.

Non pas à vaincre l'Empire ou à maîtriser la Force, mais à offrir un outil réellement abordable à toutes et tous, qui permette d'aborder avec les ados et les jeunes en général un sujet dont ils refusent à première vue de parler. « Radical Wars » mérite de figurer dans toutes les médiathèques et les CDI qui considèrent qu'ils ont à mener une mission de service et de salut publics. Espérons que la BD soit plus efficace que la prison.


Eldiablo & Fouad Aouni (scen. ), Eldiablo (dessin et coul. ) - Radical wars - Jungle - 9782822222082 - 13.95 €


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Pour approfondir

Editeur : Jungle
Genre :
Total pages : 78
Traducteur :
ISBN : 9782822222082

Radical wars ; une plongée dans la radicalisation armée

de Eldiablo ; Aouni, Fouad(Auteur)

Petite frange extrémiste de la communauté Starouars, les Jedistes vivent selon les préceptes de leurs idoles, quitte à faire usage de leur sabre laser sur les populations civiles, ou à combattre sur la planète Tatooline. Qu'est-ce qui les pousse à prendre les armes dans des contrées lointaines ? Finiront-ils par prendre conscience de la portée de leurs actes ? S'appuyant sur des témoignages réels, Radical Wars met en scène des personnages fictifs engagés dans une logique violente, et nous livre de véritables confessions brutes, didactiques et sans idéologie sur le pourquoi de la radicalisation violente de ces Jedistes. Un carnet pédagogique rédigé par Séraphin Alava, Professeur des Sciences de l'Education à l'Université de Toulouse et membre de la Chaire Unesco en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents, complète cet album de façon pédagogique

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