Rediffusion des enquêtes du commissaire Toumi

Clément Solym - 15.12.2014

Bande Dessinée - Anouk Ricard - Agatha Christie - Sherlock Holmes


Indisponible pendant trop longtemps, le délirant premier tome des enquêtes du Commissaire Toumi vient de reparaître chez Sarbacane, avec une nouvelle couverture, hommage à la grande époque de la Série Noire. Que cet emballage ne vous trompe pas : c'est bien Anouk Ricard qui signe ces épisodes parodiques et sa version du polar tient plutôt de l'inspecteur Derrick que de Manchette ou Charyn. Quant à son humour, il fait ici des merveilles. Si vous courez encore après des idées cadeaux pour les prochaines semaines, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

 

Quelque part entre Agatha Christie et Pif poche

 

Présenté comme un « mélange détonant entre langage cru, graphisme naïf et ambiance gore », cet album regroupe quatre enquêtes parodiques menées par l'improbable duo Toumi (un bouledogue commissaire célibataire, qui fume sans cesse, est sujet aux cauchemars et gribouille pendant ses conversations téléphoniques) et Stucky (un chat tigré bête comme une boîte de Kitekat pas ouverte mais doté d'un humour à deux balles — « ... de ping-pong. ha ! ha ! », ajouterait-il sans doute pour bien faire comprendre de quel registre son humour relève). Les deux sont confrontés à de mystérieux crimes à élucider, dans la plus pure tradition du whodunnit à l'anglaise

 

On trouve le cadavre (un ver coupé en rondelles, une jeune fille étranglée avec sa propre écharpe...), on inspecte la scène du méfait, on interroge les témoins puis, après une nuit de réflexion, on convoque les suspects pour une ultime scène de confrontation, de révélations et d'aveux. Une structure extrêmement classique qui rappelle aussi bien les enquêtes de Miss Marple ou d'Hercule Poirot que les parodies décalées de l'inspecteur Chabrol et son adjoint Bougret, signées Marcel Gotlib dans ses meilleures années de délire.

 

Anouk Ricard situe son projet à mi-chemin entre les deux, avec un très léger décalage, instillé notamment par les protagonistes qu'elle choisit (un ver de terre critique d'art, des oiseaux millionnaires ou un écureuil fan de musique ringarde des années 80), mais une fidélité inébranlable au déroulement logique et temporel de l'histoire. Elle ne cherche pas, comme Gotlib, à démontrer le crime par l'absurde et, à détourner le récit d'énigme, elle le démonte plutôt, le dénude jusqu'à son plus simple appareil et prouve ainsi, une fois de plus, qu'elle a un sens inné du récit épuré, qui fait merveille sur les plus jeunes et les plus vieux.


Le commissaire en pleine action

 

Du politiquement incorrect pour petits et grands


 Le dessin limpide, les ressorts du récit d'enquête, l'humour omniprésent, font du commissaire Toumi une excellente bande dessinée politiquement incorrecte et inconvenante pour tout public, y compris le plus jeune, qui s'en régale. Bon, d'accord, le héros est sale, fait la sieste, jure et boit de l'alcool ? Et alors ? Au-delà de la morale que les adultes imposent aux publications pour la jeunesse, il n'y a rien de véritablement choquant, là-dedans. Ce n'est certainement pas plus vulgaire que le franc-parler de Titeuf ou les obsessions scatologiques du Petit Spirou (ces deux-là ont dépassé les bornes depuis si longtemps que l'on ne pense même plus à s'offusquer de leurs historiettes bloquées au stade anal). Boire un coup, dormir et dire l'un ou l'autre gros mot, la plupart des parents le font devant leurs gosses tous les jours : le commissaire Toumi peut bien le faire aussi...

 

Quant au ton de ces historiettes, il est si bon enfant qu'il rappelle plus les enquêtes de Jean Richard dans Pif Poche, où il s'agit de repérer le détail de dessin ou l'indice caché dans les témoignages pour débusquer le suspect, que les déductions tarabiscotées d'un Sherlock Holmes. Mais les nombreux clins d'œil de Ricard aux lecteurs et les gags lourdingues de Stucky rendent cet album très attachant. D'autant plus que le dessin naïf de Ricard, presque maladroit par moment et colorié de façon minimaliste ajoute encore une couche de nostalgie au projet. Et, en bonus, à chaque nouvelle histoire, la dessinatrice nous gratifie d'une de ses images 3D néo-seventies, où Toumi et son fidèle Stucky prennent corps en photo sur décor en relief, au volant de leur voiture rouge de fonction ou dans leur lit. Tout simplement magnifique.

 

« Le crime était presque pas fait » sous le sapin devrait ravir tous les enfants politiquement incorrects ainsi que les plus vieux qui n'ont pas complètement oublié les années où ils lisaient Pif d'un œil en feuilletant l'Écho des savanes de l'autre.

Carlos est dans la place