S'enfuir : Guy Delisle se réinvente autour du récit d'un otage

Nicolas Ancion - 22.11.2016

Bande Dessinée - s'enfuir Guy Delisle - récit otage terrorisme


En 1997, Christophe André travaille pour une ONG humanitaire à Nazran, en Ingouchie, lorsqu'il est enlevé par des séparatistes tchétchènes. Une nuit, on le tire du lit et on l'emmène en voiture. Où ? Il n'en sait rien. Pour quelle raison ? C'est encore moins clair. Et pour combien de temps ?

 

Voilà la question la plus insupportable de toutes, celle qui servira de fil rouge à la résistance de l'otage, à sa survie mentale. Avec cet épais « S'enfuir », Guy Delisle signe chez Dargaud son premier récit d'un voyage qu'il n'a pas fait lui-même. Un album de témoignage, sans humour ou presque. Un tournant dans la carrière du dessinateur québécois.

 

 

Le suspense n'est pas là où l'attend

 

Difficile, voire impossible, de maintenir le suspense, quand dès la première page on sait que l'album qu'on tient entre les mains est le récit de la captivité d'un otage en Tchétchénie, basé sur les rencontres entre Guy Deslile, dessinateur de « S'enfuir », et Christophe André, l'otage et le narrateur de ce récit. À moins d'imaginer que le dessinateur a été hébergé pendant quelques jours dans la geôle avec le prisonnier, on imagine bien que la libération aura lieu avant la fin de la lecture.

 

Et pourtant, la tension reste permanente, parce qu'une fois écartée l'idée que le pauvre gars y a laissé la peau, on perçoit toutes les autres menaces. Celle des coups, celle de la torture, celle de la malnutrition. Comme l'otage, on n'a aucune idée de ce qui va se jouer à la planche suivante, sans doute rien, comme tous les jours, c'est probable, mais le plus horrible est tout aussi possible. Et c'est de cette inconnue permanente que naît la tension terrible de cet épais volume.

 

Delisle affine son trait

 

Pour une fois, le dessinateur n'est pas au centre d'un de ses récits documentaires. Lui qui s'est fait connaître pour des récits de voyages, ou plutôt de séjours, à la fois cocasses et fascinants, dans des lieux aussi incroyables que Shenzhen ou Pyongyang (publiés à l'Association en 2000 et 2003), puis ses chroniques de voyages en Birmanie et à Jérusalem (en 2007 et 2011, chez Delcourt, cette fois), puis qui a connu un succès considérable avec ses Guides du mauvais père, où il dessine avec humour ses mésaventures familiales, voilà qu'il s'efface de la planche et s'engage sur la voie du récit de témoignage : biographique, oui, mais plus auto du tout.

 

Cette transition est concrétisée, sur la troisième page de l'album, par une seule représentation de l'auteur : une petite table ou Christophe André s'apprête à répondre à l'interview de Guy Delisle, autour d'une table ronde. L'otage est barbu, dessiné au trait fin, comme les restes de l'album, le dessinateur est représenté à droite avec un trait plus gras, celui auquel Delisle nous avait habitués jusqu'ici. Le tour est joué, le trait s'est affiné, le dessin se rapproche plus du croquis.

 

Monotonie faussement monochrome

 

Certes, l'univers reste dépouillé, minimaliste, réduit aux objets qui font sens, comme dans tous les projets de Delisle, mais on sent que ce n'est pas un hasard si le trait s'allège : les décors semblent s'estomper à la fois sous l'effet brouillard des souvenirs et sous le manque de lumière (habilement figuré par une colorisation bleu-gris qui semble monochrome, mais offre mille nuances depuis le très sombre bleu-gris de la nuit ou de l'enfermement dans un placard au bleu-gris très pâle d'une cuisine tchétchène en plein midi.)

 

Dans le contexte de la répétition infinie des situations, où les heures s'enfilent, les jours se suivent, en un seul lieu confiné, sur un seul matelas, avec un radiateur pour arrimer les menottes, le lecteur s'accroche comme l'otage au moindre détail du dessin qui signalera, on l'espère, la fin de ce t enfermement. Un pli dans la trogne du geôlier, un jeans qui pend plus bas que d'habitude, un bouillon plus épicé, un éclat de voix de l'autre côté d'un mur, tout fait signe, tout peut être interprété, surtout si cela permet de nourrir l'espoir de s'en sortir vivant.

 

Avec « S'enfuir », Guy Delisle démontre qu'il parvient sans peine à sortir de sa zone de confort : il quitte à la fois la narration autobiographique et le registre de l'humour pour s'attaquer à un sujet non seulement sérieux, plus encore : dramatique. Il s'en sort haut la main et c'est tout à son honneur. La vraie prouesse à mes yeux consistant justement à ne pas rendre pesante la lente narration de ce cauchemar éveillé, à garder l'acuité du regard et le souci du détail incongru qui font depuis plus de quinze ans le succès des albums signés par ce talentueux Québécois installé dans le sud de la France.

 

 



Pour approfondir

Editeur : Dargaud
Genre :
Total pages : 432
Traducteur :
ISBN : 9782205075472

S'enfuir ; récit d'un otage

de Guy Delisle

En 1997, alors qu'il est responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l'a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité - un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d'un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? Un ouvrage déchirant, par l'auteur de "Pyongyang", de "Shenzhen", de "Chroniques

J'achète ce livre grand format à 27.50 €