S.G.F. par Simon Spruyt : l'enfer de l'édition

Clément Solym - 17.11.2014

Bande Dessinée - Simon Spruyt - Même pas mal - Dargaud


Publié il y a trois ans en néerlandais, « SGF » de Simon Spruyt sort enfin en français, aux éditions Même pas mal (grâce à une excellente traduction de Laurent Bayer). Quel plaisir ! L'album raconte l'irrésistible ascension d'un éditeur prêt à tout pour réussir dans le métier. À tout, vraiment ? Oui, même à vendre son âme au diable, à épouser l'héritière de la famille Dargaud et à engager des orphelins chinois pour produire au meilleur prix les albums qui plaisent le plus au public...

 

Toute ressemblance avec les pires requins de la profession est non seulement intentionnelle, elle sert de ressort caustique à l'ensemble des chapitres qui composent cette hagiographie infernale.

  

L'histoire se résume assez simplement : le diable en personne vire son peintre personnel, trouvant ses fresques à la Bosch bien décevantes ; S.G. F. Spruyt, pilier de comptoir et poivrot aguerri, répond à une annonce et se présente aux enfers, où Virgile le guide jusqu'au diable en personne. Le courant passe bien entre les deux personnages et, une fois le contrat faustien signé, Spruyt est renvoyé sur terre où il fera rapidement son chemin éditorial, pour devenir d'étape en étape un véritable capitaine d'industrie : un éditeur redouté, un industriel passionné, un homme sans scrupule...

 

Une case

 

 

Satire dans tous les sens

 

Le jeune Simon Spruyt – l'auteur et dessinateur de cette biographie de l'industriel S.G.F. Spruyt, formé à la BD à Saint-Luc Bruxelles – n'a pas son crayon dans sa poche : il dézingue à tour de bras les pratiques de l'édition de bande dessinée, dans les bulles comme dans les cases. Ainsi la production d'albums est-elle représentée sous la forme d'une machine aux larges fesses qui expulse les albums par le rectum et la stratégie de l'éditeur se résume-t-elle en trois points : Capitalisation, Consolidation et Canonisation, dans lesquels des aspects du métier aussi divers que le merchandising, la distribution ou la distinction entre BD et roman graphique sont évoqués avec une causticité qui fait plaisir à lire. Et qui prête à rire et grincer des dents.

 

D'où sortent donc ces beaux albums ?

 

Un dessin tout terrain

 

S'inscrivant dans la lignée des auteurs indépendants américains comme Chris Ware ou Daniel Clowes, Simon Spruyt adapte le dessin, la colorisation et la narration à chacun de ses chapitres. Ses visuels tirent tantôt vers la caricature, quand il s'agit de raconter les amourettes et les scènes de débauche ; recourent ailleurs à l'emphase et aux perspectives lourdingues des comics américains, quand le héros atteint le statut de demi-dieu ; n'hésitent pas non plus à pasticher le dessin et la colorisation de la peinture réaliste prolétarienne pour évoquer l'industrialisation de la bande dessinée ou à recourir à l'aquarelle, aux trames, à la photo, à l'imagerie pop ou au dessin naïf selon les envies et les besoins, pour ne citer que quelques-unes parmi les dizaines de techniques qu'on repère au fil de la lecture. 

 

Au final, l'album est un feu d'artifice de styles, piochés allègrement dans le patrimoine du 9e art, surtout américain.

 

Une autre case

 

Tel est pris qui croyait tout prendre


Pour boucler la boucle, une fois la dernière page tournée, on relira la préface pour saisir toute la pertinence de cet avant-propos, où l'éditeur de la biographie de S.G.F. Spruyt, Juan Lopez Garcia, dévoile en filigrane comment il est passé du rôle de majordome de l'éditeur — et d'amant de sa femme — à celui d'industriel de l'édition. Ou comment le plus filou des éditeurs s'est fait rouler dans la farine par un de ses larbins. Justice est faite. Alléluia. Sauf que la boucle se referme et que le cycle reprend : capitalisation, consolidation et... canonisation, grâce à cette biographie délirante.

Une magnifique performance.

 

Un bout de planche