Secrets : un volet atypique en guise de clôture

Clément Solym - 29.10.2014

Bande Dessinée - Frank Giroud - Dupuis - Secrets


La collection « Secrets » des éditions Dupuis ferme boutique avec une ultime parution, intitulée « Heureuse vie, heureux combats ». Dans la préface, Frank Giroud nous révèle l'anecdote à l'origine de ce projet éditorial dont il a été le pilier central des années durant : le scénariste se promenait dans le cimetière du Père-Lachaise en compagnie de Marianne Duvivier, pour imaginer un projet commun. C'est là que l'idée a surgi : construire une série de bande dessinée dont l'intrigue s'articule autour d'un secret de famille, longtemps enfoui, puis enfin révélé.

 

 

 

Pour chaque volet paru jusqu'ici, Giroud s'est impliqué dans le scénario, seul le plus souvent, parfois en collaboration. Pas pour ce dernier titre, car si l'histoire prend à nouveau appui sur une vérité cachée, on quitte cette fois le rayon de la fiction. À force de dessiner les histoires imaginées par Frank Giroud, Marianne Duvivier, la dessinatrice a eu envie de raconter la sienne, pour se libérer d'un passé trop lourd à porter. Pour l'épauler dans son récit, Denis Lapière prendra la place de Frank Giroud, indisponible. Et c'est ainsi que le dernier volet de la collection se démarque des autres. La fiction cède la place au réel, Giroud passe le relais à Lapière. La porte peut se refermer.

 

De la fiction à l'autobiographie

 

Une fois n'est pas coutume, tout part de la dessinatrice, Marianne Duvivier. C'est elle qui est au centre de l'histoire, emmenée d'urgence à l'hôpital pour une rupture d'anévrisme. À peine sorti de plusieurs heures d'opération, son passé ressurgit soudain, comme des flashs : la petite enfance en Belgique, avec un père absent, conseiller de Patrice Lumumba au Congo ; puis le déménagement en Algérie, avec le père revenu en famille, qui change sans cesse de fonction ; enfin, le retour en Belgique, à la campagne. Une enfance banale ? Pas du tout. Marianne est coincée entre une sœur renfermée, qui garde le silence, et l'autre que l'épilepsie foudroie régulièrement et qui, le reste du temps, est laissée libre de faire ce qu'elle veut. Ajoutez à ça des parents qui se déchirent et vous comprendrez l'impression tenace de ne pas avoir sa place dans cette famille de fous, ce besoin de prendre le large qui tiraille la jeune fille. C'est ce qui arrivera bien vite, à dix-sept ans : Marianne Duvivier quittera la maison oppressante et trouvera sa voie dans le dessin et la bande dessinée. Mais ne pourra pas pour autant se débarrasser de ce passé familial qui lui colle à la peau. Les hurlements d'une sœur, les silences de l'autre, les frasques du père et la fuite de la mère...

 

Une des premières cases de Secrets

 

Le dessin comme analyse


La révélation la plus puissante du récit n'est peut-être pas celle que l'on croit : bien entendu, on apprendra des choses ignorées sur cette cellule familiale boiteuse, mais le plus touchant, sans doute, c'est d'entrer dans l'intimité de la dessinatrice et de découvrir à quel point le dessin de certaines cases, non pas de cet album-ci (bien que cela doive être le cas également) mais d'autres, parfaitement fictionnels, a pu faire ressurgir des émotions puissantes et opérer, en même temps, comme objet de transfert, au sens psychanalytique. Tout comme la poupée de la petite Marianne lui sert de confidente et la rassure tout au long de son enfance tourmentée, certains dessins de « L'écharde », le premier volet de la collection « Secrets » ont servi à cristalliser certains problèmes non résolus de la bédéiste. On peut faire la paix avec soi-même en dessinant. C'est une belle leçon de vie.

 

Mise en abyme peu nécessaire


Si « Heureuse vie, heureux combats » a permis à sa dessinatrice de solder les comptes avec sa propre histoire, l'album réussit aussi à émouvoir les lecteurs. Ce n'était pas gagné d'avance, car l'autobiographie est un genre qui a parfois du mal à discerner l'universel de l'anecdotique. Ici, le fragile équilibre n'est jamais rompu. On se passerait bien, du coup, de la scène finale de dialogues entre le scénariste et sa dessinatrice, Denis Lapière venant rendre visite à Marianne Duvivier : le discours se fait alors d'un coup très littéral et l'analyse un peu trop didactique. Ce que le tandem a oublié, dans cette aventure, c'est que l'autobiographie, aussi vraie et douloureuse soit-elle, n'est pas moins lue comme une fiction par les lecteurs : ce qui est raconté n'est pas leur histoire – elle est vraie, sans doute, mais ce n'est qu'un détail – pour la suivre, ils doivent croire aux personnages et oublier, au moins en partie, qu'ils sont plongés dans un récit scénarisé.


À partir du moment où on leur rappelle le pacte narratif, on les oblige à sortir de l'album et à accepter, bien malgré eux, que cette histoire ne coule pas de source, que ce qui est présenté est le résultat de choix scénarisés, de ressorts dramatiques et que la vérité de l'album n'est sans doute pas la même que celle de la vraie vie. C'est une révélation inacceptable, pour le lecteur ; un secret bien plus capital que celui qui est au centre de l'album. On n'a pas envie, dans les planches elles-mêmes, d'assister aux discussions entre les deux auteurs du livre. On est bien obligé de les écouter, pourtant, mais ce qu'ils nous expliquent, nous l'avions déjà pressenti, de manière bien plus forte et subtile, dans les pages qui précédaient.


Au final, on en tire une vérité assez absolue : en matière de narration, ce que l'on tait est parfois plus puissant que ce que l'on révèle.

 

Deux cases de l'album