SOS Bonheur, Saison 2 : la soupe resservie dans une vieille marmite

Nicolas Ancion - 08.01.2018

Bande Dessinée - Jean Van Hamme Stephen Desberg - Dupuis Aire Libre - Griffo anticipation


Dans la série « S.O.S. Bonheur », Griffo dessinait en de courtes histoires les cauchemars imaginés par Jean Van Hamme. Trente ans plus tard, C’est Stephen Desberg qui reprend le scénario et la formule : le monde va de plus en plus mal, nos libertés sont menacées de toute part. Mais en trois décennies, le monde a bien changé...



 

Les courts récits de la série « S.O.S. Bonheur » m’ont impressionné, alors que j’étais adolescent et abonné au journal de Spirou. Jean Van Hamme y prenait un malin plaisir à pousser les curseurs : une situation de départ plutôt banale dérivait peu à peu et la société, trop rigide, réagissait mal, finissant par écraser la liberté individuelle sous les bottes à semelle crantée de l’État totalitaire. Nous étions dans les années 80, les dystopies n’étaient pas encore à la mode, le journal de Spirou était uniformément optimiste et « S.O.S. Bonheur » venait briser bien des codes partagés par toutes les séries grand public. Près de trente ans plus tard, une nouvelle salve d’histoires courtes voit le jour et tout a changé. Sauf la série elle-même, justement.

 

La réalité estompe la fiction
 

Quand j’ai appris que les éditions Dupuis relançaient « S.O.S. Bonheur », sur scénario de Stephen Desberg cette fois, j’ai jubilé. Trente ans après la première saison, la série me semblait plus pertinente que jamais. Entre temps, la réalité a en effet rejoint plus d’un des cauchemars imaginés par Van Hamme et, partant de notre monde où l’entreprise et le capital innovent sans entrave légale, on pouvait scénariser bien des dérives, comme le fait Charlie Brooker, scénariste de la série télé « Black Mirror », par exemple (du moins dans les deux premières saisons produites pour la BBC). Peut-être étais-je tout simplement trop optimiste ?

 

Le principal problème de cette nouvelle livraison, à mes yeux, naît du fait que les décalages ne fonctionnent plus : on s’est habitué à la dystopie, elle est devenue l’une des façons les plus banales de raconter le monde contemporain, elle sert notamment de décor à de nombreux comics et scénarios de blockbusters américains ; le parcours très sombre des héros et les développements cauchemardesques d’histoires nous sont aussi familiers. Le registre de l’anticipation proche est bien plus exploré qu’il y a trente ans, même en bande dessinée.

 

 


Pour réitérer l’impression de noirceur, d’aliénation et de vertige, il aurait fallu aller un ou deux crans plus loin, non dans l’omnipotence de l’État, dont Van Hamme lui-même admet qu’elle n’existe plus que derrière les frontières hermétiques de la Corée du Nord, mais dans les formes nouvelles de bonheur obligatoire que sont le consumérisme et l’individualisme forcenés, par exemple. Mais cela aurait impliqué de remettre en question le postulat adopté par Van Hamme au départ de la série, celui qui associe bonheur et liberté individuelle en l’opposant au conformisme d’État et au contrôle totalitaire mené par la puissance publique.

 

Il y aurait sans doute eu de belles absurdités à tirer notamment du cynisme d’entreprise, de la bureaucratie commerciale ou de la surconsommation. Les scénarios passent à côté, coincés dans une posture datée, qui voudrait que l’ennemi de la liberté soit l’État. Un point de vue difficile à défendre alors que le rideau de fer est tombé et que des décennies de libéralisme économique omnipotent ont mis à mal toutes les barrières qui entravaient l’entreprise, mais que les sociétés privées ont repris aujourd’hui le rôle de censeur et exercent un contrôle grandissant sur la vie privée, la santé ou l’éducation, à travers nos écrans, nos applications, nos assurances ou nos fonds de pension.

 

Moins noir que terne
 

Au final, le dessin de Griffo a lui aussi peu évolué. La mise en scène de ses cases est un peu plus dynamique par moments, mais l’ensemble paraît assez raide, les décors froids et les personnages amidonnés, alors qu’ils traversent des épisodes pourtant plus que désagréables. La colorisation de Florent Daniel quant à elle semble redondante : elle teinte toutes les scènes d’une lumière triste et terne, comme si les vies des personnages étaient forcément estompées par l’univers pesant. Un peu de contraste et de teintes vives auraient au contraire, par effet de rebond, rendu les anecdotes plus tragiques et moins convenues...


 

On pourra donc lire avec curiosité ces histoires qui abordent les thèmes de l’immigration (en banlieue, ça va de soi), de la recherche médicale sur cobayes humains, de la corruption policière ou du révisionnisme, elles ne sont pas inintéressantes, mais elles ne laisseront pas dans la mémoire des lecteurs les mêmes traces profondes que les premiers épisodes ne l’avaient fait dans les années 80.
 

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Van Hamme, Jean ; Griffo – SOS Bonheur, saison 2 – Editions Dupuis – 9782800167268 – 20,50 €

 


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Pour approfondir

Editeur : Dupuis
Genre :
Total pages : 128
Traducteur :
ISBN : 9782800167268

S.O.S. bonheur - saison 2 T.1

de Van Hamme, Jean ; Griffo

En 1988 paraissait, dans le tout neuf label "Aire Libre", le premier tome de "S.O.S. bonheur", une suite de fables dystopiques qui mettaient à nu les angoisses de la société d'alors. Presque trente ans plus tard, nos craintes ont-elles changé ? C'est la question que pose aujourd'hui Stephen Desberg avec cette nouvelle saison, à la fois hommage et mise à jour de l'oeuvre initiale de Jean Van Hamme - qui en signe d'ailleurs la préface. Pour répondre à cette question, Stephen Desberg dessine dans ce triptyque les contours d'un monde régi par les penseurs d'extrême droite, un univers dominé par l'argent, les valeurs morales réactionnaires, la figure du mâle ou encore la préférence nationale.

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