« Steve Jobs, histoire d'un visionnaire », bio en BD numérique

Clément Solym - 18.11.2011

Bande Dessinée - Steve - Jobs - ebook


Les éditions Jungle ont le plaisir d'annoncer de tous côtés qu'elles se lancent à leur tour dans la BD 100% numérique, en partenariat avec Izneo.com. L'information a été relayée ici-même il y a quelques jours et, puisque « Steve Jobs, histoire d'un visionnaire » est disponible depuis hier, j'ai pris le temps de le lire.

 

Plutôt que de poser des questions de support, de canal de diffusion, de choix stratégique et de partenariats, comme le propose le communiqué de presse, c'est une interrogation toute simple qui jaillit : « Comment peut-on aujourd'hui publier des titres d'une pauvreté pareille ? »

 

Que l'éditeur original (Bluewater, aux Etats-Unis) ait voulu réagir rapidement après le décès du fondateur d'Apple, on peut le comprendre, qu'il ait commandé à C.W. Cooke et J. Christopher Schmidt une bande dessinée biographique, cela n'étonne pas trop. Mais qu'un éditeur français, qui a eu l'occasion de lire ce récit indigent, trouve intéressant de le faire traduire et de le diffuser, cela dépasse mon entendement. Enfin, pas vraiment. Cela confirme la stratégie de commercialisation des livres de masse : ce n'est pas le contenu qui importe mais l'argumentaire de vente. Et lire la bio de Steve Jobs en BD sur son iPad ou son MacBook, ça le fait grave. Et toute la presse se doit de signaler « l'événement ». Sans penser à ouvrir la BD en question pour voir de quoi il retourne.

 

Allons-y donc.

 

Imaginez une biographie qui ne vous apprendrait rien que vous ne sachiez déjà. Pire, une biographie qui serait parfaitement illisible pour ceux qui ne connaissent pas le parcours d'Apple et de son boss, c'est-à-dire ceux qui n'ont jamais vu la première pub pour le Mac et son allusion à 1984, ceux qui ignorent l'anecdote de Jobs et Wozniak travaillant ensemble sur le jeu Casse-Briques ou ceux qui ne connaissent pas les particularités des produits Apple par rapport aux concurrents...

 

Imaginez une biographie qui laisserait de côté l'enfance du héros, bâclée en deux pages, puis sa vie privée ensuite, et se contenterait de dérouler un fil d'événements sans intérêt, interminable alignement des communiqués de presse de la firme de Cupertino, puis des studios Pixar...

 

Imaginez que cette biographie s'annonce comme une bande dessinée mais se contente de juxtaposer des photos redessinées sans point de vue et sans style, appauvrissant la qualité du support documentaire original...

 

Imaginez qu'il n'y ait pas un seul dialogue, pas une seule scène représentée dans son épaisseur, rien que des images d'Epinal, vues et revues, et que le récit du narrateur, lui aussi sans point de vue et sans style (pas très bien traduit d'ailleurs), encarté dans des pavés rectangulaires, ressemble à s'y méprendre à la biographie officielle sur Wikipédia, imaginez encore que le ton se veuille soudain plus exalté dans les dernières pages, créant un petit effet panégyrique à la fin du volume pour donner l'impression aux fans que leur idole est bien d'une nature surhumaine et qu'elle n'a pas vraiment disparu...

 

Imaginez enfin que ce livre sans intérêt fasse l'objet de communiqués de presse et soit présenté comme une avancée importante, un pas en avant vers la BD 100% numérique...

 

Cela fait peur.

 

Cela laisse entrevoir le mépris qu'un éditeur peut porter à ses lecteurs.

 

Malheureusement, comme les geeks adorateurs de Steve Jobs sont presque aussi nombreux que les fans de Michael Jackson, Jungle – l'éditeur en français – trouvera sans peine des acheteurs pour son fichier numérique. Ce qui sera plus difficile à trouver, ce sont des lecteurs satisfaits. Car après dix pages tout au plus, l'envie de décrocher et d'éteindre l'écran est bien plus forte que l'envie de lire la suite...