Suite française : le premier volet en bande dessinée, le second au cinéma

Clément Solym - 04.01.2015

Bande Dessinée - Moynot - Denoël Graphic - Irène Némirovsky


Si la Suite française d'Irène Némirovsky a été rédigée entre 1940 et 1942, elle n'a rencontré les lecteurs – et un succès mondial largement mérité – qu'après sa publication en 2004, par les éditions Denoël. Pendant un demi-siècle, après le décès de l'auteure à Auschwitz, le manuscrit a voyagé dans une valise que personne n'osait ouvrir.

 

La préface de cette adaptation en BD raconte comment le texte a fini par devenir un roman, composé de deux volets et le premier livre couronné par le prix Renaudot à titre posthume. Le deuxième, Dolce, sortira dans les prochaines semaines en long métrage, sous la direction de Saul Dibb ; le premier vient donc d'être adapté en BD par Emmanuel Moynot chez Denoël Graphics.

 

Une fresque quasi documentaire

 

Ce qui frappe d'emblée, dans la « Suite française », c'est la justesse et la vraisemblance des personnages que l'on suit à travers le début de la Seconde Guerre mondiale. Il y a cet écrivain à succès imbus de lui-même, ce couple de petits employés soumis au bon vouloir de leur banquier d'employeur, ce gamin qui rêve de se battre sous les drapeaux, ces jeunes délinquants qu'une œuvre de charité veut ramener dans le droit chemin... Tous sont projetés dans la guerre sans y être préparés, comme emportés par un violent cyclone. Ils n'ont qu'une priorité, bien évidemment : fuir loin de Paris, pour éviter les combats qui vont secouer la capitale. En quelques heures, les voilà lancés sur les routes de France, en voiture, à pied, en train. Et advienne que pourra.

 

Une case

 

L'observation sociale est très juste, le rendu des langues et des attitudes tient plus du reportage que de la fiction. Et pourtant, c'est bien un roman qui est adapté ici. Sous la plume redoutable de Némirovsky, la guerre est un révélateur qui met au jour le fond de l'âme humaine. Si l'on assiste à quelques magnifiques manifestations de générosité, à de beaux élans du cœur, on est aussi témoin de la lâcheté des uns, de l'égoïsme des autres, de la bassesse la plus inhumaine qui est le propre de l'homme.

 

Une autre case

 

Moynot, maître de l'économie

 

On rappelle souvent que Moynot est le dessinateur choisi par Jacques Tardi pour lui succéder dans la série des enquêtes de Nestor Burma, adaptées des romans de Léo Malet. Les personnages des deux dessinateurs ont en commun un penchant naturel pour les corpulences avachies et les visages fermés, une prédilection pour le noir et blanc, le roman sombre et les périodes de guerre, mais Moynot s'aventure depuis de nombreuses années sur des terrains qui l'éloignent du maître Tardi. Les lecteurs fidèles de ce site se souviennent peut-être de l'épaisse enquête consacrée au parcours étonnant de Pierre Goldman (La vie d'un autre), d'autres auront lu le carnet de tournée dans les coulisses des Hurlements de Léo.

 

Pétri d'humilité, Moynot sait comment mettre ses images au service d'un récit. Il se fait discret pour laisser la fresque dense et fouillée d'Irène Némirovsky se déployer sous les yeux des lecteurs. Son découpage est sobre, sans effets de mise en scène inutiles. Il parvient à entrecouper les nombreuses scènes dialoguées avec de vrais passages d'action muette, tout en noirceur, qui tantôt disent le drame et la violence mieux que les mots, tantôt transmettent la solitude et le sentiment de perdition.

 

Malgré cette sobriété permanente, on est frappé par la justesse du dessin d'Emmanuel Moynot, qui, sans sombrer dans la mièvrerie, parvient souvent à conserver la fulgurance de l'esquisse, tout en assurant une parfaite lisibilité. Le pari d'adapter un tel roman était osé, le dessinateur scénariste l'a réussi haut la main.

 

La couleur dominante est le noir, bien entendu, celui de la nuit qui enveloppe les Français au cours de l'Exode, celui du black-out qui recouvre Paris à l'heure du couvre-feu, celui de la mort qui vient frapper les protagonistes déjà rudement malmenés par la vie. Et pourtant, il y a des percées de lumière et, malgré les circonstances dramatiques, un fond d'humanité qui parvient à résister à tout, même à la guerre.

 

Un bout de planche