Tabula Rasa : de la civilisation humaine, faisons table rase

Clément Solym - 28.04.2014

Bande Dessinée - Pierre Maurel - dystopie - malbouffe


Pierre Maurel aime plonger ses lecteurs dans un futur sombre. Après l'univers totalitaire de Blackbird, dans lequel il était interdit aux citoyens d'imprimer et de reproduire des documents, voici Tabula Rasa, dans lequel la population a largement muté. Un composant alimentaire, le Nutriflex, a causé des malformations sur la plupart des humains, les dotant tantôt de corps insectoïdes, tantôt de membres gluants.

 

Pour ne rien arranger, ces monstres ont pris le pouvoir, pourchassant les derniers valides et semant le chaos à travers toutes les couches de la société. C'est dans ce contexte que deux adolescents, Mishka et Hazel, tentent de trouver une micro-communauté dont ils ont entendu parler, la Lyre, qui vit en autarcie, et semble avoir recréé les bases d'une société plus juste, égalitaire et pacifiée. Mais peut-être ne s'agit-il que d'une rumeur ? En attendant, il faut affronter l'humanité, embourbée dans le chaos.

 

Oh, les jolis monstres !

 

Ce qui frappe d'emblée dans ce nouveau titre de Pierre Maurel, c'est le plaisir que le dessinateur prend à représenter les freaks, avec leurs bubons et leurs tentacules, leurs têtes boursouflées et leur teint maladif, tirant parfois vers le rose Carambar, parfois vers le vert têtard. On reconnaît les décors familiers de Maurel : les alignements de façades, les bordures de trottoir, les portes de garage, mais les vitres sont désormais brisées, les magasins pillés et les usines désertées. Et même dans la campagne délaissée, les humains ne semblent pas animés des meilleures intentions. À croire qu'il y a chez l'auteur un fond largement pessimiste, qui resurgit d'album en album.

 

 

Les monstres à l'oeuvre

 

On aimerait d'ailleurs qu'il nous raconte comment l'insurrection s'est produite : comment les gouvernements sont tombés, comment la société a peu à peu perdu prise sur ses citoyens atrophiés. Une révolution soudaine ? Une lente érosion ? Libre au lecteur de l'imaginer, mais on sent que l'auteur pourrait nous raconter cette étape avec des protagonistes hauts en couleur et lourds en mutations.

 

Couleurs fanées et final optimiste

 

Pierre Maurel a longtemps travaillé en noir et blanc : son dessin en a gardé une force et une lisibilité très naturelle, dans le droit fil de la ligne claire. La colorisation de ce titre repose sur un jeu très simple d'à-plats de couleurs un peu passées et de taches de gris qui viennent régulièrement servir de jeu d'ombres sur les corps et les visages. Un dispositif très efficace, particulièrement mis en valeur par le papier ocre sur lequel les planches sont imprimées.

 

Là où j'ai été moins convaincu, cette fois, c'est par la fin un peu trop optimiste par rapport au reste de l'univers que l'album expose. Je ne voudrais surtout pas révéler ce qu'on découvre dans les toutes dernières planches, mais j'ai eu l'impression que le final positif ne colle pas vraiment à la noirceur des personnages secondaires croisés jusqu'alors. Fallait-il vraiment rassurer le lecteur avant de refermer le livre ? Les sales types sont toujours plus intéressants que les êtres bons, c'est une des règles de la narration, avec ou sans images. Difficile de tomber sous le charme de personnages qui sont moins retors, moins crapuleux et moins moches que tous ceux qu'on a vus s'agiter jusque-là.

 

Une planche