Terra Doloris : la face sombre de l'Empire

Nicolas Ancion - 14.05.2018

Bande Dessinée - Australie - Glénat Marine - Philippe Nicloux Laurent-Frédéric Bollée


Après avoir raconté les voyages périlleux qui menaient les bagnards d'Angleterre vers l'Australie il y a plus de deux siècles, Nicloux et Bollée reprennent leur épopée au débarquement des nouveaux arrivants sur ces terres hostiles. Après des mois de voyage, ils n'ont qu'une idée en tête : regagner l'Europe au plus vite, le temps d'un long album noir, tempétueux et envoûtant.




 

Il fut un temps où, à l'autre bout du monde, aux confins de l'Empire britannique, s'étendaient des colonies où l'Angleterre envoyait vivre ceux dont elle entendait se débarrasser : les condamnés de droit commun et les prisonniers politiques, en d'autres mots les encombrants et les réfractaires...

Dans un premier album, intitulé « Terra Australis », Philippe Nicloux et Laurent-Frédéric Bollée ont raconté il y a cinq ans l'incroyable périple que constituait à la fin du XVIIIe siècle l'aller simple vers les terres australes, que ce soit à fond de cale ou sur les ponts. Ils proposent aujourd'hui un époustouflant « Terra Doloris », qui permet de saisir à quel point l'arrivée aux antipodes n'était pas la fin des malheurs et le début d'une nouvelle vie, mais la prolongation des injustices et de la ségrégation sociale. Et que le centre du monde restait pour ces exilés au bord de la Tamise.

 

Ce nouvel album suit le parcours de trois personnages bien différents. Il y a le flamboyant Thomas Muir, jeune tribun écossais épris de liberté et condamné pour avoir trop plaidé l'indépendance de ses terres, qui fera l'impossible et traversera les océans pour tenter de rejoindre la terre de ses ancêtres. Il y aussi Mary Bryant, mère de deux jeunes enfants, envoyée pour sept ans en terres australes pour un simple vol.

Elle avait surtout le grand tort d'être pauvre et sans éducation face aux juges, il faudra que la mère redouble de courage et de ténacité pour tenter une évasion par les mers, dans un monde où les hommes sans foi ni loi font régner la terreur par la force et la violence. Il y a enfin le capitaine Edward Edwards envoyé expressément par la couronne pour ramener au pays les mutinés de la Bounty, ces malfrats qui ont eu le culot de défier l'Empire. Ce n'est pas sa liberté qui est en jeu, mais son honneur et celui de sa charge. Il doit réussir coûte que coûte. Aucun prix ne sera trop lourd, aucune infamie trop avilissante.

 

Aux antipodes du bonheur
 

Il y a quelques années de cela, Gwen de Bonneval et Hervé Tanquerelle ont mis en images les racontars de Jorn Riel chez Sarbacane dans trois albums plus que réussis, donnant à voir et à lire un Groenland fabuleux, peuplé de menteurs, d'ivrognes et de conteurs aguerris. Ce diptyque consacré à l'Australie est d'une envergure similaire, racontant à hauteur d'hommes et de femmes la petite histoire qui tisse la grande, le quotidien, ici sordide, éprouvant et implacable, qui permet d'entrevoir l'épopée d'une terre.

 

En effet, à travers ces trois biographies extrêmement romanesques, les auteurs parviennent à soulever des questions importantes, aussi bien sur la perversité profonde des colonies que sur la lâcheté humaine, le mensonge, la jalousie et la profonde injustice de classe qui traverse la société de l'époque. Traitant à la fois de l'enfermement, de la marine, de la diplomatie ou encore de la guerre et de ses coulisses, cet épais récit se lit sans relever la tête, tant on est happé par ces destins tragiques et les enjeux qu'ils soulèvent, même si l'on pressent que l'issue ne peut en aucun cas être heureuse.
 

 

Du cinéma noir et blanc haut en couleurs


Si le dessin est en noir et blanc, les case sont larges comme des écrans panoramiques, elles sont composées à la façon de plans séquence de cinéma, où l’œil peut se perdre et les personnages prennent place dans le décor, laissant ici la narration en voix off rythmer le passage du temps. La violence du combat naval, des tempêtes ou des émotions qui déferlent prend toute son ampleur dans ces larges vignettes. Le lecteur est libre de laisser son regard circuler dans les cases, des personnages à l'avant-plan jusqu'aux détails des décors.

On passe d'un continent à l'autre, le tempo et le climat changent, mais la maîtrise narrative ne tolère aucun temps mort. Terra Doloris est un diamant sombre, un trésor redoutable, qui nous rend passionnante une époque pourtant inique et impitoyable.
 

Un voyage dont on ne sort certainement pas indemne.
 

 

Laurent-Frederic Bollee, Philippe Nicloux – Terra Doloris – Editions Glénat – 9782344007877 – 35 €



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Pour approfondir

Editeur : Glenat
Genre :
Total pages : 352
Traducteur :
ISBN : 9782344007877

Terra Doloris

de Bollee, Laurent-Frederic ; Nicloux, Philippe

L'odyssée Terra Australis n'était qu'un début...

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