Terreur sainte, la croisade de Frank Miller contre le terrorisme

Clément Solym - 20.09.2012

Bande Dessinée - Frank Miller - comics - terrorisme


Les coïncidences de calendrier ont parfois quelque chose d'épatant. Alors que la France vibre au son des protestations ou des soutiens apportés aux dernières caricatures de Mahomet, sort chez Delcourt Terreur sainte, le dernier ouvrage de Frank Miller. Qui s'ouvre sur cette phrase improbable « Si tu croises l'infidèle, tue l'infidèle ». Signée Mahomet. Déclaration douteuse, au sein d'un roman graphique qui ne l'est pas moins.

 

Sorti en octobre 2011 après plusieurs années de travail, Terreur sainte est un ouvrage détonnant. Qui s'est fait démonter par la presse américaine à sa sortie. D'abord, pour le contexte, le titre devait sortir chez DC Comics, mais l'éditeur Bob Schreck s'est fait virer, et a pris le poste de rédacteur en chef chez Legendary Comics. Et le titre, originellement prévu sous le nom Holy Terror, Batman, a subi quelques modifications substantielles. 

 

L'éternel couple Batman/Robin s'est changé en alliance entre Chat-Pardeuse et L'Arrangeur - et l'on retrouve sans forcer les différents personnages, complètement dénaturés, qui sont les traditionnels compagnons de Batman. On pourrait donc placer ce livre sous le signe de la parodie. Ou du recyclage. 

 

D'autre part, l'esthétique mériterait à elle seule qu'on lui consacre plusieurs pages. Le dessin est violent, d'un noir et blanc furieux, avec quelques notes de roses, d'orange, parfois, des yeux verts. Des traces de griffures plein les pages, des personnages aux mouvements et aux corps torturés, des visages exprimant haine, colère ou terreur... Tout cela fournit une ambiance particulièrement sauvage. 

 

Et à ce titre, le chaos que peut générer une attaque terroriste est particulièrement bien rendu. La ville d'Empire City en proie à une vague de criminalité terrifiante, où les premières munitions utilisées sont des clous et des lames de rasoir, qui s'abattent sur les citoyens, aveuglément. Tout est présent pour rendre la fureur du fanatisme. D'autant plus que les personnages annexes - ceux qui ne sont pas les super héros - sont bien moins travaillés : Chat-Pardeuse et l'Arrangeur sont composés de taches d'encre, de sortes de griffures, voire de lacérations. Les autres, les protégés (ou presque), sont assez primitifs. Et même primaires.

 

Simplement, au travers de cette forme parfois répétitive, dans tous les cas à la fois travaillée et torturée, Miller coule un propos délirant. Qui se concrétise, notamment, par la destruction d'une statue de la liberté, devenue statue de la justice. Et pour insister lourdement, il présente des femmes voilées avec des armes automatiques lourdes, un croissant et une lune, des visages de politiques désemparés (Bush est ridicule), des hommes barbus qui ont l'air de faux innocents, des magnats du pétrole sous la forme d'émires d'Arabie saoudite... Bref, un Occident en proie à la colère meurtrière d'un terrorisme qui n'aura pris qu'une seule forme : celle de la croisade islamiste. 

 

 

{CARROUSEL}

 

 

Le Jihâd est en marche, et pour l'arrêter, deux super héros qui vont faire justice eux-mêmes, en flinguant tout ce qui passe à proximité - et au besoin, une petite séance de torture ne sera pas de trop pour faire avouer ces criminels. Ce n'est pas que la morale soit le fort des aventures de Miller, mais là, il faudra chercher loin pour en trouver la moindre trace. 

 

La guerre totale est déclarée à un Al-Qaïda présenté sous son pire jour : jeune femme kamikaze, haine de tout ce qui est déclaré comme infidèle, soldats de dieu couverts d'un Keffieh, dont le regard est chargé d'une revanche mortelle. Et ce que l'on a pu prendre pour de la haine personnelle contre l'islam. Miller oeuvre dans le sectaire, le primaire, s'appuie sur les grands clichés, comme ces 72 vierges que la Chat-Pardeuse envoie rejoindre un des terroristes.

 

Ca sent la bombe de cynisme, la colère froide murée dans un noir et blanc glacial, sur fond d'une ville de New York agressée sauvagement, une fois de plus, par le terrorisme venu d'un Orient passablement stigmatisé. Le comics traîne dans son sillage des relents nauséabonds de rancoeur post-11 septembre - au point d'avoir lui-même revendiqué ce titre comme une oeuvre de propagande. 

 

Alors, simple catharsis ratée, émotion incontrôlable, ou incontrôlée ? Terreur sainte, de par son simple titre choisit de placer le lecteur dans un monde dévoré par la violence, où terrorisme, islam, sociétés secrètes sont assimilées pour mieux servir le propos. Ce modèle d'Apocalypse, que seul un héros américain pur jus - et accessoirement, flic dans le civil et blanc pour la forme - va pouvoir sauver, n'est pas vraiment un hymne à la tolérance. 

 

Et de la terreur à l'erreur, il n'y a qu'une seule lettre. Un peu comme celle qui fait passer de Emeth à Meth, mot gravé sur le crâne du Golem pour lui donner vie. Et le renvoyer à la terre. Pourtant, cette destruction dévoile autant les peurs essentielles de Miller, qu'elle ne s'emploie à brosser le tableau d'un monde soumis à la loi du terrorisme. Si le projet avait certainement une excellente base, son traitement nuit à ce qu'elle soit acceptée et prise comme telle. Il est certain que ces craintes peuvent être partagées, et qu'elles n'en sont pas moins légitimes.

 

Mais dans l'excès de cette dénonciation, Miller se perd, s'abîme... et finalement, joue plus le jeu de ceux qu'il souhaitait pointer du doigt. Cela n'enlève rien à une esthétique impressionnante - cela contraint juste à un indispensable recul...