Tintin à poil : les habits neufs de Casterman

Clément Solym - 10.02.2011

Bande Dessinée - Disparition - naturiste - tintin


Les parodies de héros de bande dessinée sont très nombreuses, la plupart se contentant, d'ailleurs, de plonger les personnages tout public dans un univers réservé aux adultes. Le résultat est la plupart du temps à la hauteur de l'ambition de départ, c'est dire s'il ne vole pas très haut...

Depuis quelques années cependant, dans un mouvement initié par les chercheurs de l'OuBaPo (OUvroir de BAnde dessinée Potentielle, atelier de recherche permanent sur les potentialités de la narration visuelle), on a pu découvrir des œuvres beaucoup plus ambitieuses, comme le célèbre « TNT en Amérique » de Jochen Gerner (édité par l'Ampoule), qui, à partir des pages originales du troisième album des aventures de Tintin, en recouvrant de noir presque toute la planche, ne garde plus que les éléments du récit qui parlent de violence et d'argent.

La relecture de cette aventure de Tintin prend alors une dimension étrange, presque prophétique quand on sait que le dessinateur a commencé son travail le 11 septembre 2001. Des bombes, des terroristes, du pétrole et des dollars... voilà un résumé étonnant pour cette aventure du petit reporter.

Quelques années plus tard, c'est à un autre pilier de l'éditeur Casterman qu'Ilan Manouach prend d'assaut. Il reproduit les planches d'un épisode de Petzi (un ourson dont les aventures traduites du danois ont enchanté plusieurs générations de lecteurs) mais en retire soigneusement tous les personnages sauf un : le pélican Rikki. L'album, intitulé « Vivre ensemble » et publié à la Cinquième Couche, conserve les dialogues, même si les personnages sont désormais absents. Il en résulte un sentiment de solitude et de mal être, bien éloigné des albums originaux.

Mais voici qu'un site Internet fait appel au même genre de techniques graphiques et de parti-pris oubapiste pour proposer une version naturiste de « Tintin au Congo », désormais rebaptisé « Tintin au Congo à poil ». L'idée est toute simple : on garde les planches intactes, les textes ne changent pas mais on représente Tintin tout nu, ne conservant que ses chaussures. On découvre ainsi un petit reporter au sexe enfantin, entièrement glabre, parfaitement décent en toutes circonstances.

Mais le décalage dessille le lecteur : on regarde enfin ces images que l'on connaît par cœur avec un œil nouveau. Les proportions des corps, les mouvements de personnages, les situations, tout apparaît sous un jour nouveau.
 
Le procédé n'est pas juste un jeu amusant, c'est aussi une technique qui permet d'apprécier une nouvelle fois, dans un plaisir esthétique renouvelé, quelques-unes des planches les plus classiques de la bande dessinée contemporaine. Exactement comme la moustache et la barbe de la Joconde de Duchamp, dans L.H.O.O.Q. invitaient le spectateur à quitter ses habitudes pour regarder Mona Lisa avec un regard décalé.

L'exercice est irrévérencieux aussi, cela va de soi.

Et c'est pour cela qu'il faut se dépêcher car la Fondation Moulinsart et sa cohorte d'avocats pointus ne tarderont pas à faire fermer le site web qui héberge ces planches sans but lucratif, exactement comme Casterman avait fait fermer le générateur de couvertures d'album de Martine, une autre figure historique de l'éditeur tournaisien.


C'est la revue « Collection » qui héberge ce joli projet. N'hésitez pas à visiter le reste du site pour faire connaissance avec ces courageux pieds nickelés éditoriaux. Voici le lien, profitez-en, cela ne durera sans doute pas très longtemps...

Jochen Gerner, « TNT en Amérique », L'ampoule, 2002
Ilan Manouach, « Vivre ensemble », La Cinquième couche, 2009, 40 p., 5 EUR.