TMLP de Gilles Rochier - Coup de couteau en banlieue

Clément Solym - 28.03.2011

Bande Dessinée - coup - couteau - banlieue


La lecture crée parfois de terribles coïncidences. Il y a quelques jours, alors que l'on enterrait un ado, poignardé au cours d'une bagarre entre bandes rivales en banlieue, je lisais avant de m'endormir un album de Gilles Rochier, publié chez 6 Pieds Sous Terre, qui donne à cet événement tragique une résonance toute particulière. Même si les événements racontés n'ont pas eu lieu la semaine dernière au bord d'Asnières mais un quart de siècle plus tôt, dans une cité où les jeunes ne sont guère différents de ceux d'aujourd'hui, sans doute...
Depuis quelques années, Gilles Rochier dessine la vie en banlieue, telle qu'il l'a vécue lorsqu'il était lui-même gamin, il y a trente ans à peu près. Il s'est ainsi inventé une manière de raconter en images bien particulières, portées par un dessin très économe, réalisé au trait fin et colorisé en bichromie, accompagné par une voix off, dans les bandeaux, qui souligne le percutant des dialogues qui jaillissent dans les bulles plus bas. Ses albums donnent ainsi à entendre à la fois la voix du narrateur, qui regarde sans nostalgie son passé révolu, et celle des gamins de l'époque, avec leur langue brute, non filtrée, qui explose de bulle en bulle. À l'image de cette expression qui sert de titre à ce dernier album : « Ta Mère la Pute », sobrement représenté par son acronyme « TMLP » en lettres géantes sur la couverture.

C'est cette expression que les gamins emploient dans la cité pour désigner ceux dont la mère, lors des fins de mois difficiles – et tous les mois ont des fins difficiles pour bon nombre d'entre elles –, vont attendre le client à l'arrêt de bus, pour gagner en quelques passes de quoi boucler le budget familial. Si le sujet est grave, le ton ne l'est pas du tout. Tout ce que raconte Rochier a l'épaisseur et le naturel du vécu.

Dans « TMLP – Ta mère la pute », Gilles Rochier raconte l'adolescence de Gillou, un gamin des cités, qui habite dans les années 1970 une des ces barres aux noms de poètes français, dans une banlieue éloignée, à un trajet de bus d'une ville d'où l'on peut prendre le train vers Paris. Gillou a des copains, ils écoutent de la musique sur une boombox et se refilent une bonne vieille cassette sur laquelle sont enregistrés leurs morceaux préférés. C'est leur petit bonheur portatif, fabriqué sur mesure. C'est cet objet, pourtant, qui va déclencher le malheur et amener les « autorités » de toutes sortes à mettre fin à cet univers adolescent presque stable.

Parce que lorsqu'un ado meurt, il faut réagir, même si les réactions n'ont rien à voir avec les causes de l'accident. Parce que l'important c'est de prendre des décisions, même si les effets de ces décisions sont parfaitement disproportionnés. Parce que l'important est d'empêcher que cela se reproduise, même si trente ans plus tard cela se produit encore. Ce récit est un témoignage, qui ne se veut en rien exemplaire (le drame qu'il raconte est aux yeux du narrateur, bien plus d'une anecdote tragique que d'un exemple généralisable) et qui ne cherche à donner de leçons à personne. Rochier raconte comment, cette fois-là,des histoires anodines, des mots mal dégrossis et le hasard des circonstances ont laissé un ado sur le trottoir, le sang pissant d'une large plaie au ventre. Et il est le premier à comprendre que chaque drame est différent.

L'album est émouvant, y compris dans ses maladresses, qui ne font que renforcer la justesse du propos. Il est touchant justement parce qu'il invente une manière de raconter qui colle à son sujet plutôt grave et à son décor si peu raconté, finalement.

Si ce n'est dans les faits divers.
Si ce n'est dans les moments où l'équilibre bascule.
Un peu après la fin du mois.
Jamais très loin de l'arrêt de bus.