Toi au moins, tu es mort avant : nous sommes des politiques

Clément Solym - 15.05.2013

Bande Dessinée - Chronis Missos - Futuropolis - Grèce


« Nous sommes des politiques » rappelle à tout bout de champ Chronis Missios aux gardiens des multiples prisons où on lui fait vivre le calvaire. Cela signifie qu'il n'est pas enfermé pour un délit de droit commun, comme la plupart des prisonniers, mais en raison de sa participation active, à l'âge de seize ans, au parti communiste qui a tenté, en vain, de prendre le pouvoir en Grèce à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et un politique, dans l'univers du jeune Missios, c'est un type qui a traversé tant d'horreurs et enduré tant de mauvais traitement que rien ne peut plus le faire plier. Ni les journées au mitard, ni les sévices, ni les privations.

 

De vingt ans ferme à la perpétuité

 

Sylvain Ricard semble fasciné par le monde carcéral. Après avoir raconté la vie d'un prisonnier de droit commun en France et ses vingt années de lutte pour améliorer les conditions de détention (si vous avez loupé ça, allez donc relire ceci), il adapte ici le récit autobiographique de Chronis Missos, condamné à mort en 1946 à l'âge de 16 ans, qui échappera plusieurs fois au peloton d'exécution pendant ses premières années de prison, avant de voir sa peine commuée en perpétuité. Dans son cas, c'est même très exactement trois perpétuités, plus deux fois vingt ans de réclusion, une fois quinze ans et quelques bricoles !

 

En tout, il restera vingt-et-un ans derrière les murs, passant de prison en prison, d'une île à l'autre, parmi les droits communs, les fous ou les drogués, en isolement ou en travail de forçat. Rien ne le fera plier. C'est depuis sa cellule qu'il comprendra les reniements de ses anciens compagnons d'armes qui ont pris du grade dans le parti, leurs trous de mémoire et leurs trahisons, c'est là qu'il découvrira la lâcheté humaine, la faiblesse aussi et la force incroyable que donne la conviction politique. Car c'est le plus incroyable dans ce témoignage : rien n'altérera jamais la conviction inébranlable de Missos. Il sortira tout aussi convaincu qu'en entrant. Davantage encore car, entre temps, il a appris à lire et à écrire.

 

 

page intérieure début

 

 

C'est ainsi qu'en 1985 il racontera son histoire dans le livre dont les auteurs ont tiré cet album. Un témoignage hallucinant, qui a permis à la Grèce de découvrir, avec près de quarante ans de retard, certaines des pages les plus sombres de son passé politique. Le livre s'est arraché à l'époque. La BD ne peut pas laisser indifférent.

 

Deux scénaristes, un dessinateur, un traducteur et un auteur

 

Ils se sont mis à deux pour transposer en cases et en bulles le témoignage du prisonnier politique grec : Sylvain Ricard, déjà cité plus haut, et Myrto Reiss. C'est Daniel Casanave qui prend en charge le dessin de cet épais album. Tout est là : l'histoire terrible, la lâcheté collective, la violence et l'oppression, les faits sont terribles et accablants. Pourtant, on reste un peu en retrait de ce témoignage. On sent qu'on devrait être bouleversé, terrifié et on ne l'est pourtant pas.

 

Difficile d'expliquer à quoi tient cette sorte de distance qui empêche l'émotion de surgir et le récit de bouleverser. Peut-être au dessin, un peu trop uniforme, qui rend tous les personnages débonnaires et sympathiques, peut-être au choix de la mise en couleur un peu trop terne et monotone, sans doute au découpage aussi, qui n'a pas trouvé un ton percutant, en dehors des premières planches, pour faire vibrer dans les lecteurs la fibre profondément humaine qui soulève la colère et l'indignation.

 

L'album reste accablant, le témoignage important, mais on ne peut s'empêcher de penser que cette matière aurait pu donner naissance à un album exceptionnel. Peut-être le témoignage original de Chronis Missios est-il plus percutant ? L'adaptation en BD donne envie de le découvrir. On peut le relire grâce aux bons soins de PublieNet, dans la traduction de Michel Volkovitch, à cette adresse

 

1946, prison de Corfou