Tokyo de Joann Sfar : illisible mais pas impubliable, malheureusement

Clément Solym - 07.09.2012

Bande Dessinée - Joan - Sfar - Tokyo


C'est le mystère de la rentrée BD : qu'est-il arrivé aux équipes éditoriales de la très sérieuse maison Dargaud pour qu'elles en soient réduites à publier l'abominable Tokyo de Joann Sfar ? Du côté de l'auteur, en revanche, on ne s'étonne pas. Jouissant d'une réputation qui n'est plus à (sur)faire, l'ex-dessinateur brillant s'enfonce depuis trop longtemps dans les replis de son imaginaire sauvage, ne se souciant plus ni de soigner ses scénarios ni de renouveler ses formules. Qu'il est loin le temps où la simple lecture de la page de mise en garde des séries Petit Vampire et Grand Vampire suffisait à plonger les lecteurs dans un univers magique !

 

In a Galaxy Sfar Sfar Away...

 

Pour Tokyo, Sfar se prend les pinceaux dans son propre récit. On a beau s'accrocher, on s'embourbe dès les premières planches. On ne comprend ni où on va ni qui est qui. Dès le début, Sfar nous met en garde : Tokyo n'est pas une ville, mais le nom d'une héroïne rousse aux grands yeux bleus, mais bon voilà, Fukushima vient d'exploser, alors l'auteur est pris des scrupules, il se demande si son projet de BD fantasmatique sur une île paradisiaque avec des jeunes filles canon, des monstres marins et des grands fauves rock'n'rolls est encore d'actualité.

 

La question est intéressante : Sfar n'y répond donc pas du tout, il n'est pas question de s'appesantir sur des propos intelligibles. Il fait donc suivre sa double page d'interrogations par des délires monomaniaques de jeunes filles, de pseudopodes et de chanteurs de rock poilus. On ne comprend déjà plus ni où on est ni où on va. De toute évidence, l'auteur n'en a pas la moindre idée, mais il fonce tout droit dans le mur qu'il n'a même pas pris le temps de maçonner.

 

 

Errances, clichés, répétitions : radotages

 

Joann Sfar est perdu, on le devine bien vite et c'est d'autant plus douloureux que l'album est épais. On n'en sortira pas de sitôt, il va falloir tenir le coup jusqu'à ce que la dernière page soit tournée. C'est très pénible, car on a le sentiment que l'auteur lui-même n'a pas pris le temps de relire son projet du début à la fin. Sans doute était-il déjà en train de dessiner le suivant.

 

Sfar ne nous épargne rien : salmigondis sans queue ni tête, stéréotypes de souteneurs à gros flingues et de jeunes filles à poitrine généreuses, obsédé sexuel frustré qui n'ose passer à l'acte, monstres marins vus et revus, félins à trois pattes, rien n'en sert de dresser la liste exhaustive. Sfar s'étale si bien qu'il se permet parfois de répéter les mêmes textes d'une planche à l'autre sans rien ajouter de neuf à ce qu'on vient déjà de lire. Il semble lâcher en roue libre et prendre une telle avancée sur le peloton que plus personne ne le suit.

 

Overdose de Photoshop

 

Le scénario n'a ni queue ni tête - mais on m'objectera à raison qu'on y trouve en revanche force tentacules et seins. Pour l'illustrer, le brave Joan fait l'économie de la mise en scène. Il semble jeter ses dessins au hasard sur la surface du papier sans autre construction narrative que des poses grandiloquentes, du genre un seul dessin sur une page entière avec une frise de petits motifs, processus qui permet de gagner du temps de dessin et qui ne paraîtra original qu'aux lecteurs cantonnés depuis toujours aux gags de l'agent 212 ou aux aventures de Sylvain et Sylvette.

 

Mais, cerise sur le gâteau rance, Sfar insère dans ses dessins des photos de porno aussi soft que cheap, genre short en cuir et grosses poitrines, dont il a pris soin sur Photoshop d'effacer les bagnoles rutilantes et les motos scintillantes. Dire que le résultat est d'une laideur affligeante et d'une vulgarité sans nom serait faire trop d'honneur au dessinateur-infographiste : le résultat est tout simplement sans intérêt.

 

Argh !

 

 

Mais où est donc l'éditeur ?

 

Qu'un auteur s'égare, c'est encore compréhensible et excusable, surtout quand, comme Sfar on bénéficie d'une foule d'admirateurs et de bons chiffres de ventes, qui n'incitent pas à la remise en question. Mais qu'un projet aussi raté se retrouve tout de même sur les tables des librairies, sous le label d'un éditeur de renom, voilà qui est bien plus préoccupant. L'équipe éditoriale est-elle vraiment prête à tous les renoncements pour éviter de perdre un auteur qui rapporte de l'argent sur d'autres projets ? Ou est-elle tout simplement incapable, par ses avis, conseils et échos, d'aider un dessinateur-scénariste à redresser une projet qui foire ?

 

On imagine bien que, cyniquement, Dargaud sait que, dans un marché en surproduction, le seul nom de Sfar suffira à assurer des ventes honorables, ne fut-ce qu'auprès des fidèles de l'auteur mais ce ratage majeur risque bien de tuer la poule aux œufs d'or. Difficile de croire en effet que les fans du Chat du Rabbin ou de Klezmer puissent sortir enchantés de la lecture de ce projet désastreux. Le mieux qui pourrait arriver pour la réputation de Sfar serait que les lecteurs ne lisent jamais ce Tokyo déplorable.

 

Ne vous laissez pas avoir par le boniment !

 

Ultime recommandation. Ne vous laissez pas berner par la présentation de l'auteur qui explique avoir créé avec Tokyo « un nouvel univers pour puiser dans la violence régressive et décomplexée des comix amerloques et des peurs japonaises ». C'est juste du baratin. Ouvrez les yeux et traduisez par « nouveau projet bâclé par une liberté régressive et décomplexée d'un auteur dont les éditeurs publieraient la moindre crotte de nez ». Et faites gaffe, ce premier tome n'est même pas complet : la dernière planche, avant la galerie photos, annonce une suite. Pourvu que le deuxième tome reste à tout jamais à l'état de projet à paraître...