Troisième montée de Blast avec Manu Larcenet

Clément Solym - 12.11.2012

Bande Dessinée - Blast - Manu - Larcenet


Manu Larcenet a dévoilé le troisième tome de sa série Blast, intitulé "La tête la première" et l'on est bien obligé d'avouer que l'année à venir s'annonce très très longue, puisqu'on devra patienter tout ce temps avant la parution du quatrième et dernier volume.

 

À vrai dire, ce troisième volet ne fait pas réellement avancer l'intrigue : il ne livre ni retournements, ni révélations. Et pourtant - ou peut-être grâce à cela, justement - c'est celui qui se lit sans reprendre son souffle, sans lever les yeux des planches.

 

On suit une fois encore les errances de Polza Mancini, toujours 39 ans, toujours en garde à vue, toujours en aveu partiel face à deux policiers débordés. On en apprend un peu sur sa manière de voyager de maison en maison, de quitter les lieux dès que le danger guette, de vivre dans les marges, les fossés et les maisons isolées. On découvre surtout de très belles pages de méditation et d'observations où Polza - l'assassin, le réprouvé - trouve dans la nature sauvage des instants de répit, des fulgurances de bonheur. C'est parfois un oiseau sur le sol, un rongeur le long d'un tronc, souvent une branche dans le vent, un feuillage qui bruisse. C'est à bien y regarder la nature qui tressaille vue par les yeux d'un camé qui vient de se chauffer une tache sur un papier alu. Il est comme ça, Polza : contemplatif et dopé.

 

On apprécie aussi les planches très noires : qu'il s'agisse d'un asile psychiatrique, d'une maison de pendu, d'une cabane au fond d'un bois ou d'un bord de nationale où défilent les camions. Polza Mancini marche dans l'ombre, il joue à cache-cache avec la police et la plupart des humains. Quand il croise leur route, d'ailleurs, l'horreur la plus noire est au rendez-vous. Les lecteurs se souviendront longtemps de la nuit de beuverie en compagnie de deux sans-abri plus déchus encore que le héros de cette série. La noirceur de ce récit semble d'ailleurs ne pas avoir de limite, les frontières de l'abjection humaine semblent sans cesse devoir être repoussées par l'imagination de Manu Larcenet.

 

Il faut évidemment saluer une fois encore la maîtrise graphique de ce troisième volet, où les visages en gros plans, les expressions enragées et les coups de gueule prennent bien plus de place dans les cases que les rares instants où l'œil d'un oiseau, l'errance d'un banc d'étourneaux ou le trottinement d'une mouche dévoilent leurs mystères. C'est très noir, avec des jaillissements sombres, qui éblouissent, à l'image de ces statues de moaïs sorties de l'île de Pâques perdues au milieu de la campagne.

 

À défaut de tenir le lecteur par les ficelles d'une intrigue retorse et des révélations successives, Manu Larcenet nous fait partager, à bout de souffle, l'errance d'un personnage démesuré, généreux et malfoutu, violent et misérable. On l'aime ce gros type moche. On souffre avec lui, on halète, on tremble. On lit avec une émotion sans borne et on se dit que la BD, dans les pas de Polza Mancini, vaut bien une montée de Blast au pied d'un chêne centenaire.

 

À la fin du volume, on n'a toujours pas la clef de l'histoire, on n'a pas encore atteint le fond avec Polza, mais on a hâte d'y être. Et on se dit que la fin du voyage sera redoutablement éprouvante.

 

Plutôt que de coller ici une planche qui ne rendrait pas justice au travail graphique de l'ensemble de l'album, je vous propose la bande-annonce réalisée par Manu Larcenet :