Un homme de joie : New York la noire, New York l'impitoyable

Nicolas Ancion - 30.05.2016

Bande Dessinée - Régis Hautière - Casterman - David François


David François et Régis Hautière ont déjà signé ensemble le très réussi « De pierre et de sang », chez Casterman. Cette fois, le sujet les amène de l’autre côté de l’océan, à New York, à l’époque où cette ville monstre qui sert de sous-titres aux deux volets de ce diptyque était en construction. Ses gratte-ciel, du moins. En effet, c’est sur les chantiers, haut perché, que Sacha, arrivé tout droit d’Ukraine par la mer, va trouver de quoi gagner sa croûte. Mais pas que... car, à côté de son travail de jour, le moustachu célibataire se retrouve à jouer les hommes de main pour la mafia.

 

Tantôt il doit conduire une voiture, tantôt il doit tenir une caméra, planqué dans un placard. Et c’est au cours d’une de ces nuits mouvementées dans les rues de New York qu’il rencontrera les jumelles Magda et Lena, prostituées au service de Lanzana, le parrain qui embauche de temps en temps Sacha. Mauvaise pioche : le lecteur comprend vite que tomber amoureux d’une professionnelle n’est déjà pas une bonne idée, mais que choisir l’une des protégées de son employeur est carrément suicidaire. C’est parfait. Sacha a le goût pour les missions impossibles et les projets désespérés. N’est-ce pas pour cette raison précisément qu’il a franchi l’Atlantique et quitté son pays ravagé par la famine ?

 

Grève et rêve, au pays de l’Oncle Sam

 

En filigrane, derrière cette histoire de coup de foudre mal placé, Régis Hautière s’intéresse surtout aux entrailles du monstre américain : à la construction des gratte-ciel, à la lutte syndicale dans l’ombre des chantiers, aux règlements de compte, chantages et pots-de-vin qui font tourner la construction et détournent les hommes du droit chemin. Comme à Paris en France en 2016, il y a de la tension sociale dans l’air : les ouvriers rêvent de grève et leurs employeurs n’ont aucune envie de concéder quoi que ce soit.

 

Il faut tenir les délais du chantier, coûte que coûte, même au prix de vies humaines. Si le premier tome tournait principalement autour des rêves et aspirations de l’immigré ukrainien, le deuxième lui laisse le temps d’aller jusqu’au bout de sa révolte. Marre d’être toujours dans l’ombre, marre d’être toujours aux ordres, Sacha va finir par passer à l’action, aussi désespérée soit-elle.

 

Un tandem qui roule

 

Régis Hautière est très à l’aise dans ce New York du début des années 30, qui a servi de décor à tant de fictions que ses personnages nous sont familiers, depuis les mafieux jusqu’aux contremaîtres de chantier, en passant par les tenancières de bordels et les familles d’immigrés entassées dans des deux-pièces où sèche le linge près du poêle à charbon. David François semble prendre un plaisir permanent à peindre de son trait léger ces silhouettes moustachues, ces impers détrempés et la nuit qui entoure le tout.

 

Qu’il s’attarde sur la façade d’un immeuble isolé, sur un panorama urbain ou sur la chambre d’un lupanar, le résultat est toujours très habité, sous de faux airs de simple esquisse au pinceau. Il faut dire qu’il soigne cette fois encore la couleur, utilisant les tonalités chaudes et sombres à la fois, comme au cinéma, pour renforcer l’ambiance et le tempo de ce récit très noir, où la solitude du protagoniste n’a d’égal que l’anonymat de la ville dans laquelle il se noie. Ou son immensité, peut-être... New York la noire, New York l’impitoyable.

 


Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 54
Traducteur :
ISBN : 9782203100817

Un homme de joie t.2 ; la ville monstre

de Francois, David ; Hautiere, Regis (Auteur)

Le second volet du diptyque retraçant le parcours d'un immigré dans le New-York des années 30.

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