Victimes délaissées ou regrets oubliés : au cimetière des héros BD

Clément Solym - 23.07.2011

Bande Dessinée - personnages - aventures - arreter


 Le succès ? Quelle malédiction ! Un cas somme toute fréquent chez les grands artistes, rendus célèbres par quelques oeuvres, plutôt que par d'autres, et qui souvent en souffrent... Et la bande dessinée n'échappe pas à la règle, à commencer par l'un de ses plus illustres représentants : Hergé !

Bon, soyons honnêtes, Georges Rémi n'a pas beaucoup souffert de sacrifier "Jo, Zette et Jocko" (Casterman) à l'omniprésent "Tintin", lui qui disait que cette série familiale, commande d'un éditeur Français, l'obligeait à mettre en scène des séparations et retrouvailles successives de parents et enfants, terriblement larmoyantes...

Tintin, libre et orphelin, lui offrait une liberté narrative inégalable ! Mais je suis sûr, par contre, qu'il aurait aimé faire vivre plus longuement "Quick et Flupke" (Casterman), deux garnements bien typiques du Bruxelles d'avant-guerre, si cher à son coeur...

Et Franquin, l'autre géant de la BD Belge ? Conséquence du coup de froid entre lui et Charles Dupuis, "Modeste et Pompon" (Le Lombard), fut publié dans le journal "Tintin", et mettait en scène les susnommés, aux prises avec Félix, l'envahissant ami, les voisins irascibles Ducrin et Dubruit, et trois épuisants neveux, réunis par un impressionnant trio de scénaristes : Goscinny, Greg et Peyo !

Mais surtout un étonnant témoignage sur les débuts de la société de consommation avec l'habitat en pavillon, les vêtements, le mobilier, etc. Un fabuleux recueil de ces dessins fut publié il y a quelques années, sous le titre "Un rêve de designer", que les collectionneurs conservent amoureusement !
 Autre pays de la BD, même histoire !

Goscinny et Uderzo ont exprimé le regret, que je partage, ô combien, de n'avoir pu prolonger "Oumpah-pah" (Albert René) ! Crée en même temps, ou peu s'en faut, que "Astérix", la série ne compta que trois albums, mais elle était aussi riche en bagarres et jeux de mots infernaux sur le nom des personnages...

Les aventures des Gaulois râleurs et bons vivants flattaient-elles inconsciemment le chauvinisme des lecteurs français, pour qu'ils les préfèrent à Oumpah-pah et Hubert de la Pâte Feuilletée ?
Plus près de nous, on admire le talent d'Yslaire dans les albums de "Sambre" (Glénat), fresque romantique dans la France du Dix-Neuvième siècle : du Balzac en BD !

Giuseppe Bergman
sur BDfugue.com
Et l'on oublie "Bidouille et Violette" (Glénat) !?! Ce qui fut au départ une chronique des amours adolescentes du timide Bidouille et de la diaphane Violette évolua vers le tragique et même le fantastique dans "La reine des glaces", inspiré de la "Reine des neiges" d'Andersen : un grand souvenir pour les lecteurs du "Journal de Spirou" à cette époque, et un tournant dans le parcours d'auteur d'Yslaire.

Me permettra-t-on pour finir, de déplorer que l'on réduise le très talentueux Milo Manara à ses albums érotiques euh... Discutables... ou à sa mise en image des scénarios de Jodorowsky passablement complaisante ? Je préfère conseiller de relire "Giuseppe Bergman" (Drugstore), incroyables histoires au pays des rêves et de l'imaginaire débridé ! Le personnage principal prend le lecteur à témoin, s'interroge sur la vie, l'art, au fil de péripéties en roue libre, bousculant les codes narratifs jusqu'à l'absurde !

Quant au dessin de Manara, il est magnifique !