Visa Transit : Nicolas de Crécy, la Vierge et Henri Michaux

Nicolas Ancion - 22.10.2019

Bande Dessinée - Nicolas de Crécy - Henri Michaux - road trip, gallimard, dessin


Il y a quelques années, Nicolas de Crécy avait déclaré abandonner la bande dessinée pour se consacrer entièrement au dessin. Bienheureusement, il n’a pas tenu parole. Visa Transit est un très grand album, qui, sous couvert d’un récit de road-trip en voiture dans les années 80 jusqu’au sud de la Turquie, dévoile un autobiographie touchante de l’auteur de Léon la Came.



 

Il faut imaginer l’état du monde en 1986, et plus particulièrement celui de la France, qui vient tout juste d’échapper à l’irradiation nucléaire de Tchernobyl. L’été arrive et, avec les beaux jours, un projet un peu fou germe dans l’esprit de Nicolas et de son cousin, Guy : gagner la côte Turque en voiture, à bord d’une vieille Citroën Visa pourrie, récupérée au fond d’un jardin et retapée avec des pièces de fortune. Mauvaise idée ? Probablement, mais pour vivre une épopée il faut bien quitter don confort et prendre la route... La destination, d’ailleurs, n’est pas très claire : ils iront jusqu’où la voiture acceptera de les porter.
 

I'm on the Road to Nowhere


À vrai dire, Guy et Nicolas n’ont pas vraiment préparé l’itinéraire, ils ont fourré des livres de poésie à l’arrière de la voiture, rassemblé leurs papiers importants dans un sac à dos rouge et collé un ancien jeu de société sur le tableau de bord pour donner à leur épave des allures de véhicule futuriste. Ils se lancent sur la route, sans plan précis. Exactement comme Nicolas de Crécy, trente ans plus tard, entame ce projet : sans savoir où il va, tentant de s’accrocher aux images et aux souvenirs qui flottent à la surface de sa mémoire. Sans certitude d’approcher, de près ou de loin, la vérité sur cette aventure de jeunesse qui menace de sombrer dans les replis de l’oubli.
 

L’Europe de 1986 est encore traversée par le rideau de fer : les frontières ne sont pas qu’imaginaires, on y croise des douaniers et des policiers, on fouille les véhicules et vérifie les identités. Le voyage passe d’un État à l’autre : France, Italie, Yougoslavie, Bulgarie pour atteindre enfin la Turquie dans le deuxième tome. Dans une chaleur insupportable, d’ailleurs, car non seulement la vieille voiture n’est pas équipée de climatisation, mais son chauffage fonctionne en permanence, en plein été.


C’est donc vitres baissées et front suant que les deux Français découvrent une Europe où tout leur paraît exotique, en cette époque, pas si lointaine, où le monde ne s’affichait pas encore sans effort sur les écrans d’ordinateurs et de téléphone, où l’on mangeait bien différemment à Sofia, à Paris et à Istanbul, où en laissant sa maison derrière soi on abandonnait aussi tout contact avec les amis et la famille (une carte postale n’aurait servi à rien, elle serait arrivée bien après leur retour). En une époque, pas si lointaine, ou un voyage de vacances pouvait être une véritable aventure.

 

Qui je fus


Étonnamment, la remontée dans le temps de Nicolas de Crécy ne relève pas de la nostalgie : l’exercice autobiographique est surtout traversé par des interrogations plus profondes que celles que soulèverait la simple disparition d’un monde ou le passage du temps. Il faut dire que c’est le poète Henri Michaux en personne qui semble veiller sur les deux voyageurs, chevauchant une étrange moto rouge (drôle de choix, pour un Michaux qui ne quittait que rarement son domicile, qui ne voyageait plus et détestait être photographié) et fournissant de temps à autre, des bribes de texte qui résonnent en écho ou en contrepoint au périple routier.

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La Vierge Marie fera elle aussi une longue apparition dans le récit, comme d’autres personnages surprenants rencontrés en bord de route ou au beau milieu de la nuit (des vendeurs de tapis pas très commerçants, un dépanneur qui ne répare rien...) on se croirait par moment En Grande Garabagne ou Ailleurs, tout simplement, tant l’étrangeté semble être la matière même dans laquelle sont confectionnés les locaux, qui croisent la route de la Citroën bleue.
 

Ce que je fais naître


Dire que les dessins sont magnifiques et font voyager n’étonnera pas les lecteurs familiers du talent de Nicolas de Crécy pour donner forme à des paysages fantasmagoriques et des personnages imaginaires. Mais le travail, qui ressemble au fond à celui d’un carnettiste (dessin à la fidélité proche du croquis, colorisation simple à l’aquarelle, goût simultané pour les paysages et les détails), ne cherche plus simplement à faire exister un monde inventé : il a pour ambition de sauver du néant des souvenirs qui commencent à s’estomper.
 

De Crécy excelle dans ce dessin de mémoire, comme dans tous les autres registres graphiques. Il accorde un soin tout particulier à ses cadrages et points de vue, mettant en scène avec une grande maîtrise ce qui n’a finalement plus grand-chose à voir avec un voyage dépaysant, s’offrant par exemple le luxe de cacher sous des bulles ou des cartouches, pendant plusieurs cases, l’objet au centre de son récit, à savoir les mains en plâtre d’une statue de la Vierge, faisant naître chez ses lecteurs une irrépressible envie de voir, stimulée par la frustration...
 

Cependant, la vraie découverte de ce projet, dès le premier tome, c’est la voix de narrateur de Nicolas de Crécy. Maîtrisant dès les premières planches son rôle de conteur, il parvient à nous mener d’un bord à l’autre du Vieux Continent en suivant non le tracé des routes de transit qui mènent d’un pays à l’autre, mais les détours mémoriels qui mènent d’un sujet au suivant, d’un objet à un personnage, en les enrichissant de souvenirs littéraires, d’impressions sensorielles et de flashs visuels. Autant dire que c’est brillant. Et presque aussi magnifique qu’une route bulgare sous un soleil d’été déclinant.

 

Nicolas de Crécy — Visa Transit — Gallimard — 9782075130936 – 22 €




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Pour approfondir

Editeur : Gallimard Bd
Genre : bd adultes
Total pages : 136
Traducteur :
ISBN : 9782075130936

Visa transit T.1

de Nicolas de Crécy

"Je dois partir et vivre, ou rester et mourir" écrit Shakespeare, repris par Nicolas Bouvier en exergue de "L'usage du monde". A l'été 1986, quelques mois après l'accident nucléaire de Tchernobyl, Nicolas de Crécy et son cousin ont à peine 20 ans quand ils récupèrent une Citröen Visa moribonde. Ils remplissent la voiture de livres, qu'ils ne liront pas, ajoutent deux sacs de couchage, des cigarettes... et embarquent pour un voyage qui n'a pas de destination, mais doit les mener le plus loin possible. Ils traversent le nord de l'Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie et descendent en Turquie, dans un périple qui les confronte au monde autant qu'à eux-mêmes.

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