« Zaï zaï zaï zaï » : Fabcaro cavale comme Joe Dassin

Clément Solym - 20.05.2015

Bande Dessinée - Fabcaro - Joe Dassin - 6 pieds sous terre


Imaginez un type qui, arrivé à la caisse du supermarché, ne retrouve plus sa carte de fidélité. Un simple oubli, rien de plus. Sauf qu'on ne rigole pas avec ça : le type doit s'expliquer auprès de la caissière, la direction s'en mêle, puis la sécurité déboule et, d'un coup, une seule solution s'impose : prendre le large. « Zaï zaï zaï zaï » est l'histoire de la cavale à pied d'un client de supermarché qui a changé de pantalon en oubliant sa carte de fidélité.


Délirant et plus si affinités.

 

 

Fabcaro, ce génie émergent

 

Il n'y a pas de genre plus difficile à réussir que la BD d'humour. Bien sûr, comme des légions d'auteurs, on peut se contenter de copier des formules toutes faites, de répéter des enchaînements de cases qui fonctionnent, d'aligner des calembours, en espérant convaincre un partie des lecteurs. Mais pour innover, il faut aller plus loin : trouver un rythme inédit, imaginer de nouvelles chutes, utiliser autrement les regards et les cases muettes, remettre en question, surtout, d'une planche à l'autre le fonctionnement de la narration et le rythme des gags. Peu d'auteurs et peu de maisons d'édition tentent cette aventure. Pour l'éditeur 6 pieds sous terre et Fabcaro, c'est devenu une marque de fabrique. Un rendez-vous récurrent. Un vrai plaisir.

  

Vous avez peut-être savouré le terrible « -20 % sur l'esprit de la forêt » ou voyagé aux antipodes grâce à l'inoubliable « Carnet du Pérou » ? Alors, vous allez raffoler de ce « Zaï zaï zaï zaï » à la construction particulièrement maîtrisée. Vous ne les avez pas lus ? Qu'attendez-vous alors pour foncer sur ce petit dernier les yeux fermés et découvrir comment Fabrice, client en cavale, devra se compromettre pour rentrer dans le rang de la société de consommation ? Et, puisque vous avez encore de la place dans votre sac, prenez les autres aussi avant de quitter la librairie. Ils ne sont pas toujours disponibles, profitez en tant qu'il y en a et faites les inscrire sur votre carte de fidélité. Sauf si...

 

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Raide comme une chemise amidonnée

 

L'un des ressorts du comique, dans cet album petit format, c'est la tension permanente entre la raideur du dessin, son classicisme – qui évoque plutôt les illustrations de magazines de mode pour homme des années 60 que les gros nez de la BD d'humour – et les pointes acérées que l'auteur lance dans toutes les directions au fil des dialogues.

 

Car c'est la force de ce récit que de convoquer en toute légèreté, tantôt l'observation sociale, tantôt la caricature habile, quand ce n'est pas la dénonciation du vide des médias. Les ados en prennent pour leur grade, comme les flics, les présentateurs télés, les amis, les vieux, les chansons caritatives, la technologie asiatique, les complotistes et les philosophes de comptoir. Et même Daniel Balavoine. Oui, vous avez bien lu. Le gars qui a chanté « Le chanteur ». Et le refrain n'est pas facile.

 

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La petite musique du bonheur

 

On dit souvent qu'on reconnaît les grands auteurs à la petite musique de leur écriture. Du coup, avec ce « Zaï zaï zaï zaï », Fabcaro mérite sans hésitation le titre de Joe Dassin de la BD. Car c'est sur un rythme enlevé, jubilatoire, proche de celui de « Siffler sur la colline » que les pages défilent. On passe d'un personnage à l'autre, les points de vue se succèdent et le seul point commun est la sidération du lecteur. Comment parvenir à rebondir si bien et si souvent ? Avec du talent, tout simplement et Fabcaro en déborde.

 

S'il fallait mentionner une réticence, je me permettrais simplement de signaler que la couverture crapuleuse, avec sa grande typo bien large, est un piège atroce : chaque fois que vous poserez les yeux dessus, un air de chanson française vous trottera dans la tête pour des heures et des heures. Un tube, un vrai. C'est ce que je souhaite aussi à cet album, rien de moins.

 

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