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Apple frappe de censure Lucky Luke : dictature de l'opérateur unique

Nicolas Gary - 27.02.2013

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La censure frappe toujours là où l'on ne s'attend pas vraiment à la trouver. Ainsi, les éditions Dupuis, qui publient les aventures de Lucky Luke ont fait les frais de la politique parfois absurde que l'on constate chez Apple. En remontant le Mississippi, une application livre s'est vu refuser l'entrée des boutiques d'Apple. La firme de Cupertino dégainerait-elle plus vite que son ombre ?

 

 

 

 

L'histoire de cet album n'est pas vraiment appréciée par les autorités américaines. « Ce n'est pas la première fois que l'on censure cet album précisément de Lucky Luke », explique Didier Pasamonik, du site ActuaBD. De mémoire, En remontant le Mississipi, est un titre à problème. « Dans les années 80, la Suède avait également tenté de faire changer les dessins et Morris avait refusé net. » Et pourtant, difficile de trouver des propos désobligeants dans l'album.

 

Ce dernier se déroule dans le Sud profond, sur le fleuve Mississippi, et Morris dessine donc des noirs, en train de jouer une forme de pré-jazz sur les docks. Un autre personnage se retrouve, un noir, également, servant le café au capitaine du navire - mais dont on perçoit bien non pas une approche raciale de la part du dessinateur. « On sent bien la complicité entre les deux hommes, et tout cela n'est pas du tout raciste. En fait, il y a une interprétation raciale, racialiste, d'une oeuvre qui ne l'est pas du tout, qui découle d'une sorte d'a priori de la part d'Apple, pour éviter toute levée de boucliers... »

 

D'ailleurs, l'album lui-même n'est pas publié en version anglaise imprimée... Or, qu'est-ce qui choque ? Simplement ces noirs représentés avec de pulpeuses lèvres rouges...

 

Vincent Montagne, PDG de Media Participations, groupe qui détient les maisons Dupuis, Dargaud et Lombard, entre autres, se souvient que ces questions raciales ne datent pas d'hier. « Même Tintin a été frappé : notre vision des peaux rouges n'est pas celle des Américains, et la version vidéo de cette BD n'a, pour cette raison, pas pu être réalisée. » 

 

Le danger d'un opérateur unique

 

Autre époque, autres moeurs : désormais, on peut lire des BD en numérique, et parmi les acteurs privilégiés, disposant d'une tablette et d'un catalogue intéressant, on trouve évidemment Apple. « Lucky Luke n'est qu'un exemple : ils ont fait la même chose avec XIII, avec Largo Winch, dans un album où l'on voit deux femmes s'embrasser. »

 

Délicate situation... « Cela veut simplement dire que l'univers anglo-saxon cherche à truster les choix éditoriaux que nous effectuons. Qu'ils décident de ne pas le commercialiser pour les Américains, c'est une chose ; qu'ils nous l'imposent, en France, c'est littéralement absurde. » Et tout cela, bien entendu, sans explication convaincante : « Ils nous parlent de leurs valeurs morales, qui empêchent que des dessins de ce genre, ou ces représentations des noirs américains, soient montrés au public. Cela ne passe pas aux États-Unis... Mais quand on leur rétorque que nous sommes en France, ils n'ont plus rien à ajouter. »  

 

Plus globalement, reprenant sa casquette de président du Syndicat national de l'édition, Vincent Montagne est très favorable à ce que le Salon du livre s'ouvre de plus en plus au monde numérique. « Notre métier, c'est de servir des lecteurs et de provoquer la rencontre avec des auteurs. Par conséquent, le support est toujours second par rapport à la création éditoriale. » Cependant, l'enjeu tourne autour de l'interopérabilité des appareils et des plateformes de vente. « Pour que cela fonctionne bien, il faut que l'accès à la création éditoriale vers les tablettes ne passe pas par un guichet unique ni un opérateur unique. »

 

Dans le cas de Lucky Luke, on comprend les dégâts que cela occasionnerait... Attention toutefois, la BD est bien présente dans l'iBookstore - ce qui rend plus incompréhensible encore la position de la société. 

 

 

 

 

Nota Bene : 

Depuis Twitter, un charitable internaute nous avertit que tout cela ne serait qu'un problème de métadonnées : en effet, en regardant le titre qui a été donné au livre, il manque un "P" à Mississippi. En se trompant dans les métadonnées, l'éditeur fausse en effet les résultats de recherches, rendant impossible la découverte du livre. 

 

 


 

 

Le titre est donc bien présent dans l'iBookstore, désormais, mais cela n'enlève rien au fait que l'album fut originellement refusé.  

 

 

Notons enfin que cette année, la vice-présidente de la Commission européenne, Neelie Kroes et commissaire européenne chargée de la société numérique sera présente pour une table-ronde, sur la Grande scène, le 25 mars, à l'occasion du Salon du livre, pour évoquer plusieurs points. 

 

Que fait et peut faire l'Europe pour favoriser le dynamisme et la diffusion de la création littéraire et éditoriale ? Quel est, en particulier, le rôle des institutions européennes dans le développement d'une offre légale et diversifiée de livres numériques ?  Neelie Kroes répondra aux questions des éditeurs et auteurs européens sur les enjeux du numérique pour l'avenir du livre. 

 

Une première dans la vie du Salon, qui avait toutefois accueilli deux députés européens l'an passé.