Auteur de bande dessinée, "un métier compatible avec la surproduction" ?

Nicolas Gary - 12.02.2015

Manga/BD/comics - Univers BD - Syndicat Editeurs Alternatifs - Jean-Louis Gauthey - bande dessinée édition


Jean-Louis Gauthey, président du Syndicat des Éditeurs Alternatifs, réunissant plusieurs maisons de bande dessinée « non industrielles », a fait sensation au cours des États généraux d'Angoulême. Il nous présentait ce matin le SEA, positionné comme défenseur « d'une vision globale et responsable » de l'édition BD. Mais le SEA entend intervenir sur une multitude de sujets.

 

 

Marche des auteurs à Angoulême

Marche des auteurs à Angouême - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 


Le secteur de la bande dessinée envisage trop la situation par le petit bout de la lorgnette. « Angoulême, on parle des chiffres de fréquentation, du prix des stands... c'est un écran de fumée, qui ne concerne que les éditeurs industriels. Aujourd'hui, le Festival, c'est un bien commun : ça n'appartient à personne, donc à tout le monde. Qu'un maire tente de se l'approprier, qu'on critique 9e Art+ [l'organisateur, NdR] que la région se fasse prier pour apporter des subventions : ce sont des disputes inutiles, stériles. »

 

Et pour cause : si demain les acteurs concernés ne s'accordent plus, entraînant la mort du Festival, « tout le monde pleurera en découvrant à quel point c'était essentiel ». Sauf qu'en 42 années, les pouvoirs publics « n'ont pas été capables d'imaginer des infrastructures pérennes ». Ainsi, la restauration des Halles s'est opérée sans penser aux transformations nécessaires pour le FIBD, et la médiathèque, avec un auditorium de 100 places, n'est pas en mesure d'accueillir le public nécessaire. « Regardez Blois, un festival plus récent et plus petit : la ville a ouvert une Maison de la BD... Le FIBD, c'est une partie intégrante de l'écosystème dont je parle. On peut retourner le problème dans tous les sens, le milieu ira beaucoup mieux quand il l'aura compris et agira en conséquence. »

 

Bien entendu, être éditeur, « c'est avant tout être commerçant », et les questions financières importent. « Beaucoup ont imaginé de reproduire le FIBD ailleurs, mais jamais l'événement n'a été aussi fort. C'est irresponsable de se chamailler de la sorte, et on se fourre le doigt dans l'œil en croyant faire avancer quoi que ce soit de cette manière. »

 

"Nous avons basculé dans un marché productiviste, qui a fait le choix de multiplier sa production par 10 pour multiplier son chiffre d'affaires par quatre…"

 

D'ailleurs, le SEA escompte bien pouvoir discuter avec les autorités concernées sur ces questions, au même titre que le SNE. « Nous divergeons du BEDEF par des pratiques et des philosophies très différentes de l'édition. » Une attitude qui se retrouve d'ailleurs avec les auteurs : « Nous faisons de notre mieux pour bien les traiter. Leurs droits sont de 10 %, immédiatement, mais certes, avec de petits à-valoir. On n'a pas les moyens du BEDEF : c'est l'approche industrielle contre l'artisanat. Mais avec nous, ils ne sont pas le petit rouage d'une machinerie qui les dépasse. » 

 

La paupérisation des auteurs de BD, pour ne parler que d'eux, dépasse largement la question du régime des retraites, pour lequel une Marche était organisée à Angoulême. « La lutte que mènent les auteurs est justeMais cette colère déclenchée par le RAAP ne doit pas masquer une menace bien plus grave et plus profonde. Le problème est simple : voilà 20 ans, on produisait 500 BD par an. J'étais libraire, et c'était déjà compliqué, plus d'un titre par jour. Aujourd'hui, 5500 titres. Nous avons basculé dans un marché productiviste, qui a fait le choix de multiplier sa production par 10 pour multiplier son chiffre d'affaires par quatre… »

 

 

« Et ce sont les auteurs, qui payent la facture : c'est à eux que l'on fait faire les albums, tout en leur laissant croire qu'ils vont en vivre. Il y a de plus en plus d'auteurs au RSA, même dans les grosses maisons d'édition» Avec le SEA, dessinateurs et scénaristes achètent une liberté totale – « c'est un peu la fable du chien et du loup : nous n'avons pas la puissance de feu et de diffusion des industriels ». Pourtant, les auteurs sont mieux considérés : « On pose la question : le métier d'auteur est-il compatible avec une pareille surproduction et cette conjoncture toxique entretenue par les éditeurs ? »

 

La fuite en avant, produire toujours plus, « on paye les conséquences de pratiques irresponsables, qui déséquilibrent le marché, et dont les premières victimes sont les auteurs et les libraires. Le BEDEF est entré dans une logique économique tarée : les riches sont plus riches, les pauvres plus pauvres. Et ceux qui se trouvent au milieu rament pour ne pas sombrer ». 

 

Et de conclure : « Les différentes écoles de BD de France et de Belgique forment aujourd'hui 200 auteurs chaque année. Que faut-il faire ? Accroître indéfiniment le nombre de parutions pour que ceux qui en vivent continuent à le faire, et que ceux qui le désirent puissent y accéder à leur tour ? Dans ce cas, il faudra aussi fabriquer des lecteurs. Car ils ont tendance à se faire moins nombreux — peut-être repoussés par cette surproduction qui coupe toute forme d'envie. Le SEA s'engage et s'engagera pour la défense du droit des auteurs, c'est une évidence. Mais pour le moment, nous sommes surtout anxieux de l'avenir qui se dessine pour eux. »