Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

BD : "Aujourd'hui, les commerciaux ont pris le pouvoir" (Darasse)

Nicolas Gary - 29.01.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - financement participatif - nudité - bande dessinée


Depuis hier, quatre grands acteurs de la bande dessinée ont décidé de passer par le financement participatif. Raoul Cauvin et Curd Ridel s'aventuraient avec Sandawe dans la réalisation du Bâtard de l'espace, tandis que Christian Darasse et Philippe Tome décidaient de redonner vie à une série publiée à la fin des années 90, Les Minoukinis. 

 

 


 

 

La genèse de cette BD, il faut la rechercher dans l'après Gang Mazda, une série lancée en 1987 par Darasse, dans le numéro 2549 de Spirou. « On se demandait quoi faire, avec Philippe, et l'idée de mettre en scène des gens tout nus nous est venue. Le projet devait naître chez Le Lombard, mais finalement, c'est Glénat qui a publié les deux tomes », explique le dessinateur.

 

Avec Tome, ils se sont heurtés à une grande réticence : « Les corps dénudés dans une BD grand public, ça ne faisait manifestement pas bon ménage. Certains attendaient des choses croustillantes, puisqu'on avait des personnages nus et pour d'autres, l'idée de corps nus… c'était trop. Et tout particulièrement la présence de sexes masculins - qu'on s'était appliqué à représenter de toutes tailles. »

 

Moralité, la commercialisation des tomes ne se passe pas très bien, et l'exploitation s'arrête. « Nous avons repris nos droits, et presque 20 ans plus tard, nous voici de retour sur ces albums, avec un sentiment de plus grande liberté. Maintenant, ce sont les Edinautes qui vont décider de l'avenir de cet album, on s'adresse directement aux gens qui ont envie que le livre existe. C'est une seconde vie qui est assez sympathique. »

 

Patrick Pinchard, fondateur de Sandawe, nous avait expliqué que le choix du crowdfunding, pour Tome, « c'est un choix libertaire qui a guidé sa conduite». Échaudé par ses relations avec les éditeurs, l'auteur déplore que l'on accorde de moins en moins de place aux créateurs dans les prises de décision. « Avec nous, il a souhaité montrer qu'il pouvait faire autrement, sans contrat le liant à une maison, ni cession des droits sur les oeuvres. Mais surtout, Tome regrette le manque d'attention que son oeuvre mériterait. Et lui par conséquent. »  

Nous n'avons pas pu contacter Philippe Tome, « parti en voyage chez les kangourous », plaisante Christian Darasse. « L'échec des Minoukinis l'avait beaucoup affecté. Moi, je suis peut-être plus philosophe, mais lui avait été très touché. Nous avions beaucoup travaillé, et le projet nous tenait à coeur. » 

 

Dans l'édition qui est soumise au financement des internautes, c'est une compilation des deux tomes que l'on retrouvera, avec des bonus. « Il y  aura des croquis, le scénario dessiné par Tome et des sketches. Et pourquoi pas des photos de nous deux, tout nus ? C'est aussi cela qui nous rend enthousiastes, à l'idée de relancer la machine : revenir aux histoires, et les enrichir. » Plus précisément, voilà ce que l'éditeur explique des Minoukinis :  

Qu'est-ce qu'une plage libre ? C'est un endroit idyllique, bordé de cocotiers, où les gens vont et viennent complètement à poi... euh, dans le plus simple appareil. 

L'activité principale y consiste à ne rien faire sous le soleil; pas à côté; pas n'importe où : exactement juste en dessous...

Les habitants de ce havre de nonchalance vivent sans vêtements, sans horaires, sans contraintes, et surtout sans complexes ! Car vivre totalement nu a ce pouvoir de guérir définitivement des complexes. Avec effet collatéral immédiat la disparition conjointe de toute trace de morosité.

 

Pour Ridel et Cauvin, les problèmes liés au Bâtard de l'espace relevaient d'un refus généralisé de la part des éditeurs de prendre le livre, mais également d'un titre qui n'entrait pas dans les bonnes cases commerciales. « C'est vrai qu'aujourd'hui, les commerciaux ont pris le pouvoir. L'éditorial tente d'éditer, mais ce sont finalement les commerciaux qui donnent le ton. Or, le secteur ne va pas si mal, si l'on regarde l'excellent rapport de Gilles Ratier. Le véritable problème, c'est que les maisons ont toutes le besoin d'occuper le terrain des librairies. Dans les années 60, jusqu'en 80, on comptait moins d'albums, c'est vrai. Mais les problèmes étaient différents : il fallait publier dans un magazine, et ils n'étaient pas très nombreux. »

Alors oui, les temps ont changé, et pourtant, la profusion « de nouveaux dessinateurs extraordinaires est bien là. C'est simplement que toutes ces histoires sont mal gérées. La surproduction, c'est un mal moderne, qui a été développé chez Soleil, et repris par d'autres. On voyait sortir un tome 1, qui n'était finalement pas suivi, alors qu'on sait que les lecteurs de BD attendent souvent le tome 2, voire le 3e pour entamer une série. À chaque époque ses problèmes : pour nous, alors que j'ai l'impression que la BD ne va pas si mal, ce sont ces albums que l'on lance, et qui ne sont pas suivis ». 

 

Les Minoukinis, dans cette nouvelle édition, disposeront également d'une version numérique, mais le format n'inquiète pas beaucoup Christian Darasse. « Ça n'a pas l'air d'évoluer beaucoup, et ça ne présente surtout pas un grand intérêt. On n'en est surtout pas au même stade que dans la musique ou le cinéma. Personnellement, je n'en ai pas trop peur pour la BD. Peut-être que je ne suis pas non plus la bonne cible. »

 

Retrouver le projet des Minoukinis, sur Sandawe