BD : Syndicat des Éditeurs Alternatifs, "une vision responsable" face au BEDEF

Nicolas Gary - 12.02.2015

Manga/BD/comics - Univers BD - Syndicat Editeurs Alternatifs - Jean-Louis Gauthey - BEDEF SNE


Au cours des États généraux de la BD, inaugurés à Angoulême, le fondateur de la maison d'édition Cornelius, Jean-Louis Gauthey, est intervenu en représentant du Syndicat des Éditeurs alternatifs. Une entrée en matière remarquée et un franc-parler assez naturel, dont il se défendrait presque : « Dans un milieu très feutré, dès que l'on commence à faire de l'humour ou de l'ironie, ça défrise. » Et pour cause : le SEA est une alternative au Syndicat national de l'édition, baptisé par certains le MEDEF. Mais dans le cas de la bande dessinée, on parle plutôt de BEDEF... Présentation d'un jeune syndicat, avec son président. 

 

 Jean Louis Gauthey

Jean-Louis Gauthey - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le SEA compense avant tout un manque : au Bureau des présidents du SNE, on ne compte pas d'éditeurs BD « non industriels ». Bien entendu, Vincent Montagne, président du SNE, représente également le groupe Media Participations, et donc les grosses écuries de BD en France (Dargaud, Dupuis, Le Lombard), mais au prochain changement de présidence, la bande dessinée disparaîtra. « Le BEDEF, tel qu'il est constitué, est un groupe de pression, chargé de défendre les intérêts corporatistes – et je le dis sans jugement. C'est effectivement l'une des attributions de tout syndicat, mais le SEA cultive d'autres ambitions », envoie Jean-Louis Gauthey.

 

Il envisage la BD comme « un écosystème, au sein duquel chacun a ses responsabilités, et qui doit être protégé collectivement. Parce que nous en sommes tributaires et que nous avons tous intérêt, éditeurs, libraires, diffuseurs et auteurs, à ce qu'il se porte bien. Cette idée est assez peu partagée, mais nous avons une vision globale et responsable de ces grands équilibres qui fondent nos existences respectives. Tous ceux qui animent ce biotope ont à prendre en compte ses impératifs ».

 

À ce titre, insiste-t-il, il était important que les États généraux s'articulent, dans leur commencement, sur les manifestations des auteurs. Et après eux, les libraires, « les moteurs et le cœur de toute cette machine. Nous avons un rôle, vis-à-vis d'eux, et cela commence par refuser de passer des accords qui privilégient Amazon, à la défaveur des libraires indépendants. Il y a, en public, les discours, et en coulisses les arrangements. Personne ne le dit, mais certaines maisons, par l'intermédiaire de leur diffuseur, accordent un droit de dépôt à Amazon ». Comprendre : l'éditeur entrepose ses ouvrages, et le cybermarchand ne paye rien, tant que le livre n'est pas vendu. 

 

"Nous avons un rôle et cela commence par refuser de passer des accords qui privilégient Amazon, à la défaveur des libraires indépendants."

 

« Dans le principe, le dépôt existait par le passé, et il était surtout pratiqué pour soutenir une librairie qui se lançait. Ça lui permettait de se constituer un fond et de se consolider plus rapidement. Cette facilité était généralement octroyée pour 12 à 18 mois. Mais dans le cas d'Amazon, il s'agit de dépôt illimité consenti par des éditeurs sans conscience et sans discernement, persuadés d'être ainsi favorisés par un ogre dont ils refusent de voir qu'il n'a d'autre ambition que de les dévorer. Quand on ajoute à ça qu'Amazon dispose des meilleures remises, qu'ils ont moins de frais qu'un libraire indépendant et qu'ils optimisent leur fiscalité en se domiciliant au Luxembourg, on peut légitimement s'interroger sur le caractère irresponsable, voire suicidaire, de tels accords. »

 

La question se pose d'autant plus si on se souvient des propos de Vincent Montagne, en mars 2013 : Amazon « n'est pas simplement un opérateur dans le monde numérique, mais c'est surtout un libraire », assurait le président du SNE. « C'est aussi en habituant les différents acteurs, les éditeurs, à votre présence que vous vous ferez accepter d'eux de plus en plus », avait-il alors écrit au PDG d'Amazon France. Un point de vue aujourd'hui difficile à partager, pour le SEA. « Il faudrait au contraire que le plus grand nombre d'acteurs du métier s'associent pour constituer un véritable moyen de pression. Ce que le SEA n'a pas la capacité de faire seul.Je parle ici d'une responsabilité collective. »

 

 

La responsabilité, elle débute avec l'auteur, et le fameux contrat que Jean-Louis présentait à Angoulême, durant les États généraux, celui qui tient « sur une feuille A4, recto verso ». Un concept qui a été corédigé avec un cabinet d'avocats spécialisé, et que les éditions Cornelius mettent en pratique depuis de nombreuses années. « Il est dépouillé de tout ce que l'auteur ne comprend traditionnellement pas, et de toutes les clauses abusives et non constructives qu'on y fourre d'ordinaire. » Pas de droits annexes, ni de droits dérivés, pas de droit de suite, ou d'audiovisuel ni même numérique : « Il concerne UNE œuvre, unique. Nous ne nous occupons que de la traduction, avec un agent missionné pour se rendre dans les grandes Foires internationales. » Et sur ce point, l'auteur dispose de 60 % des droits, et l'éditeur 40 %, un chiffre inversé d'habitude.

 

Pour les droits audiovisuels, quand le cas se présente, « je dis toujours aux auteurs que s'ils ont trouvé que nous faisions un bon travail, ils peuvent nous mandater et définir la rémunération que nous percevrons. Dans le cas contraire, ils traitent avec qui ils souhaitent ». Une approche plus vertueuse ? « Non, simplement plus honnête et plus juste. L'auteur doit comprendre ce qu'il lit, sans l'aide d'un avocat. Et personnellement, en tant qu'auteur, j'ai vu des choses dans les contrats... de véritables pépites. » Et pas celles qu'on remet à Montreuil...

 

L'écosystème de la BD, au sortir d'Angoulême, ce sont évidemment les festivals et les manifestations. Cornélius, Frémok et Les Requins Marteaux avaient, l'été dernier, lancé le projet SBAM : des BD offertes aux libraires, qui les vendaient à tarif préférentiel. « Même une somme symbolique ! Ça dédommage le libraire, qui n'a pas simplement passé son temps à faire le magasinier, comme c'est le cas avec l'opération Les 48 heures de la BD. » Cette manifestation offrait 100.000 BD gratuitement en librairie, sur tout un week-end : « Mais sincèrement, à quoi est-ce que cela sert ? Changer un libraire en manutentionnaire ? On ne fait venir dans son établissement que des hordes hystériques, de gens qui sont appâtés par la gratuité, et certainement pas par la bande dessinée. Le tout pour communiquer sur des best-sellers... »

 

Ces meilleures ventes, qui tirent l'industrie, « font partie de l'écosystème », mais c'est tout le jeu de Spider-Man : grands pouvoirs, grandes responsabilités. « Un best-seller, ça donne l'argent et l'énergie pour se consacrer à faire émerger des projets. Les 48 h de la BD seraient plus profitables avec cette perspective ; en l'état, ça n'aide même pas les libraires. Avec SBAM, nous faisions découvrir des auteurs méconnus, difficiles ou oubliés. C'est le travail d'un éditeur. » 

 

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