Charley's War, la Première Guerre mondiale par le détail

Antoine Oury - 05.11.2014

Manga/BD/comics - Comics - Charley's War Pat Mills - La Grande Guerre de Charlie - Joe Colquhoun dessinateur


Dans la pléthore de publications qui vient avec la commémoration de la Première Guerre mondiale, difficile de trouver de l'inédit, de la justesse ou de la personnalité dans les différentes productions éditoriales. La maison Délirium, créée en 2011 par Laurent Lerner, publie toutefois une imposante réédition de la série Charley's War — La Grande Guerre de Charlie, par Pat Mills et Joe Colquhoun, parue entre 1979 et 1986 dans un hebdomadaire britannique. 

 

 

 Case extraite de La Grande Guerre de Charlie 

 

 

Laurent Lerner a découvert la série « par hasard », mais ne cache pas que Délirium est né en grande partie d'une envie de la publier à nouveau. Charley's War est parue au Royaume-Uni entre 1979 et 1986, dans l'hebdomadaire Battle, et quelques épisodes ont pu être repris dans « les petites revues de bandes dessinées que l'on trouvait en kiosques jusqu'à la fin des années 1980 », explique-t-il.

 

« Ces revues avaient le mérite de faire découvrir une partie de la production, notamment européenne, mais les planches étaient redécoupées pour s'adapter au format poche. » Dans le cas de Joe Colquhoun, la pratique éditoriale a quelque chose du sacrilège : les pages de La Grande Guerre de Charlie sont minutieusement dessinées, certes, mais également composées de manière redoutablement précise.

 

Dès sa parution, le feuilleton sur la Grande Guerre se démarque des autres : « L'objectif reste le divertissement, mais avec du contenu, à la fois au niveau des idées et des faits, le tout étant scrupuleusement documenté. Pour un travail de 3 à 4 planches par semaine, c'est remarquable », décrit Laurent Lerner. 

 

Au cours des décennies 70 et 80, l'industrie du comics britannique est énorme : les hebdomadaires du genre pullulent, et Battle se consacre, comme son nom l'indique, au militaire. Mais certains sont centrés sur le football, ou l'humour, quand d'autres mélangent allégrement les genres. « À la fin des années 1980, début 1990, le secteur se calme, voire se désintègre. Ces publications hebdomadaires ou quotidiennes, imprimées sur du papier de mauvaise qualité, disparaissent alors rapidement. » C'est en grande partie la fin des pulps...

 

Une approche économique, inédite, de la Grande Guerre

 

Charley's War est née de la collaboration de Pat Mills et Joe Colquhoun, « d'autant plus étonnante qu'elle s'est faite uniquement à distance », note Laurent Lerner. Le premier est déjà un grand nom du secteur, qui va bientôt créer le magazine 2000 AD, où naîtra notamment Judge Dredd. Le second officie déjà dans Battle avec Johnny Red, la série phare du magazine, également republiée par Délirium.

 

« Johnny Red est plus basique au niveau de l'histoire, même si l'art graphique est encore une fois impressionnant. On y retrouve les rebondissements, les aventures, l'humour nécessaires pour contenter l'audience de l'époque, avec une petite nostalgie des formats poche des années 70. » Pat Mills apporte à Charley's War une maîtrise certaine des codes du serial, mais aussi une galerie de héros oscillant entre courage et franche dépression.

 

Ainsi qu'un point de vue inédit, pour l'époque : « La Première Guerre mondiale a souvent été critiquée pour les choix stratégiques des dirigeants, mais Charley's War mettait pour la première fois en avant les bénéfices économiques générés par le conflit. Les soldats sont présentés comme de la chair à canon économique, ce qui n'a pas vraiment changé actuellement », explique Laurent Lerner. « C'était un vrai pari de la part des auteurs et des éditeurs, qui a tout de suite plu, et a marqué une génération de lecteurs. »

 

La série s'arrête finalement en 1986, et le dessinateur Joe Colquhoun meurt le 13 avril 1987, à l'âge de 60 ans. « Le dessin de Joe Colquhoun nous raconte tout ça. La guerre d'en bas, celle des pauvres, celle qui me va droit au cœur. Il la montre, documentation copieuse à l'appui », écrit Jacques Tardi dans le volume 7 de La Grande Guerre de Charlie, qui lui a permis de découvrir la série. Le volume 8 est en préparation chez Délirium, qui en prévoit 10 pour couvrir l'ensemble de l'œuvre.

 

Diversifier la production pour les amateurs de comics

 

Les premiers volumes de La Grande Guerre de Charlie ont été coédités avec la maison Çà et Là, mais Délirium assume à présent la publication. Son catalogue s'est d'ailleurs étoffé, avec des rééditions de Creepy et de Eerie, des magazines d'horreur américains, des anthologies de Richard Corben, un des principaux représentants du genre, ou de Bernie Wrightson, autre grand nom, dans une quinzaine de jours.

 

 

Le volume deux de Eerie, chez Délirium

 

 

« Ces revues publiées par James Warren reprenaient des auteurs et leurs œuvres, lorsqu'elles avaient été censurées par DC Comics. Les productions étaient plus modernes que celles des autres comics, parce qu'elles étaient publiées au format magazine, ce qui permettait d'éviter la censure du Comics Code. Tous les types qui ont fondé Métal Hurlant, en France, se sont nourris avec ces magazines », explique Laurent Lerner.

 

L'occasion aussi de valoriser une production qui apporte un certain souffle de liberté par rapport aux univers monopolistiques des super-héros, portés — voire imposés — par Marvel et DC. « Je me souviens d'un épisode de Ultimate Avengers, je crois, dans lequel les Avengers se font attaquer par des extraterrestres quelconques, et se prennent une déculottée. Captain America montrait son casque à un soldat et lui disait : “Il y a ici le A de America, et pas le F de France.” C'était juste après le 11 septembre, quand la France refusait de s'engager en Irak. La traduction française supprimait évidemment cette référence. »

 

Pour valoriser un peu plus le travail des auteurs de La Grande Guerre de Charlie, Laurent Lerner a organisé une exposition au sein du Musée de la Grande Guerre de Meaux, jusqu'au 4 janvier prochain, renforcée par la parution d'un portfolio. « Nous avons pu réunir 18 planches, qui appartiennent pour la plupart à la famille du dessinateur, en Angleterre. La présentation est excellente, parce que les planches sont intégrées dans la collection permanente, au sein du parcours du musée. »

 

Le contexte restera ainsi présent, pour le bien de la mémoire.

 

  Charley's War exposition Meaux by ActuaLitté