Conflit générationnel : Willem, victime du prix d'Angoulême

Clément Solym - 05.02.2013

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Sitôt nommé, sitôt objet de polémique : Willem qui a remporté l'élection du Grand Prix d'Angoulême, fait finalement les frais d'une innovation un brin cavalière. Alors qu'il lui reviendra la charge de réaliser l'affiche de la 41e édition du FIBD, qui promet d'être tumultueuse, Willem se retrouve, malgré lui, objet de critique. Le fond du problème ? Une élection par défaut, voire, selon certains, par dépit...

 

 

 

 

Cette année, les organisateurs avaient décidé de modifier quelque peu les conditions de déroulement : le Grand Prix d'Angoulême devait être élu par les auteurs présents. Avec une liste de 16 auteurs retenus, ils étaient près de 1500 attendus aux urnes. Mais celles-ci sont restées étrangement vides. « Il a fallu partir dans les rues pour chercher des personnes avec un badge d'accréditation Auteur, pour les faire voter », précise une personnalité de l'édition, présente à Angoulême. 

 

C'est que les organisateurs avaient tout chamboulé, sans trop communiquer. Auparavant, c'était l'Académie des Grands Prix qui cooptait le Grand Prix de la Ville d'Angoulême. En conséquence, le nouvel élu devenait le président et le représentant du Festival pour l'année suivante. Désormais, ce sera un « comité électoral du Grand Prix d'Angoulême », qui proposera une liste de 16 candidats, choisis sur des critères qui n'ont pas été rendus publics.  Quant aux électeurs, ce seront des auteurs qui ont été accrédités par le Festival et qui seront sur place à Angoulême.

 

Marasme ? Pire que ça. Sur Twitter, Lewis Trondheim s'en est donné à coeur joie : 

 

 

 

et quelques minutes plus tard, l'auteur en remet une couche, en dévoilant la short-list :

 

 

 

Douloureuse situation

 

La polémique n'a pas tardé. « Willem, c'est surtout un dessinateur de presse, pas un dessinateur de BD au sens où c'est entendu », explique un auteur. « Non qu'il ne soit pas légitime à remporter cette élection, mais quand on voit dans quelles conditions ça s'est déroulé, avec les tweets de Trondheim, c'est encore plus insultant. » Chez 20minutes, un ex Grand Prix commente : « A la rigueur, Taniguchi, qui a un trait moins manga, aurait pu avoir une majorité, mais Otomo et Toriyama ont exacerbé à plein le racisme anti-manga de certains membres de l'Académie, nous a révélé un ex-Grand Prix. Quant à Chris Ware et Alan Moore, ils n'avaient tout simplement pas lu leurs œuvres. C'est un peu la honte. »

  

Définitivement, quelque chose ne sent pas bon. 

 

D'un côté, donc, un auteur américain et un anglais, deux japonais et en dernier, un Willem, qui aurait été l'unique personnalité BD reconnue par les auteurs ayant voté ? Difficile de ne pas céder à l'hypothèse d'un lynchage anti-club Dorothée, au travers de Dragon Ball, la série phare de Toriyama. Mais comment dénigrer l'importance d'Akira, quand bien même le manga ne serait pas la tasse de thé des votants ? 

 

Interrogé par la Charente libre, Franck Bondoux, délégué général, ne veut rien y voir de problématique. « Sur 1.400 auteurs présents, 537 se sont exprimés », assure-t-il, et surtout, il faut relativiser : ce vote était une première, et en somme il se serait bien passé. 

 

En parallèle, se dégage une nouvelle option : dans les votes, qui poseraient quelques petits problèmes de connaissance des auteurs, 50 % se répartissaient entre les cinq finalistes. « Akira Toriyama arrivait en tête. C'est pour ça que certains membres de l'académie ont poussé pour créer le Prix Spécial du 40e », commente Benoît Mouchard, futur directeur éditorial de Casterman. La décision était annoncée en direct par ce même Trondheim : 

 

 

 

Mais alors, que fait-on ?

 

Alors, bien entendu, Akira Toriyama s'est vu décerner un prix du 40e anniversaire, complètement inattendu. De quoi faire même passer à la trappe médiatique le prix Cultura, pourtant mis en avant par le site du FIBD, mais quelque peu éclipsé d'abord par la récompense accordée à Quai d'Orsay, pour lequel Abel Lanzac a fait un aller-retour depuis New York... On ne souhaite d'ailleurs pas trop le commenter, chez Cultura...

 

L'intervention de la ministre de la Culture n'y changera d'ailleurs pas grand-chose : 

Pour sa 40ème édition, le Grand Prix a été attribué pour l'ensemble de son oeuvre au dessinateur satirique Willem, installé en France depuis 1968 et collaborateur de Libération, et qui présidera donc la prochaine édition en 2014. 537 auteurs présents à Angoulême ont pris part à ce vote.Le grand Willem est le trait d'union entre le dessin de presse et le 9ème art ,deux genres auxquels il apporte son regard caustique et libre. Le Festival a aussi cette année décerné un Prix spécial pour l'ensemble de son oeuvre au Japonais Akira Toriyama, l'auteur de Dragon Ball (Glénat), un des mangas les plus vendus au monde.

 

Chez ActuaBD, Didier Pasamonik fait monter la pression d'un cran, et analyse la nomination houleuse de Willem, qui compte pourtant 50 titres à son actif :

 

Cette nomination ne manquera pas de faire grincer les dents : Willem n'émarge en effet d'aucune grande maison de bande dessinée. Il est notamment publié par Cornélius, L'Association, ainsi qu'un grand nombre de petits labels parfaitement inconnus du grand public. Le vocable élitiste sera certainement accolé à ce choix.

 

Conflit générationnel

 

Entre ça et ce qui apparaîtrait comme un manque de culture dans le domaine BD, difficile d'y voir clair. 

Concrètement, cette élection partage. « D'un côté, on a l'impression que l'ancienne génération de Hara Kiri refait surface, quand devant elle, on retrouve celle d'Akira et de Dragon Ball, qui reste l'un des manga les plus vendus. Alors bien sûr, on peut reconnaître que la prise de risque de Willem est grande, quand il fait les caricatures de Mahomet. Mais de l'autre, on a vraiment le sentiment d'assister à un conflit générationnel, dans lequel les sages qui votent ont 40 ans de retard », commente un auteur. 

 

Cette génération Hara Kiri, pourtant, les auteurs savent ce qu'ils lui doivent. « Willem est un dessinateur de presse, d'accord, mais il fait les frais de ce qu'un groupe de copains, décident depuis un bail, et votent entre eux pour élire le représentant d'on ne sait plus trop quoi », confie un autre. 

 

Les organisateurs se sont pourtant démenés : « L'organisation du vote était marrante : des acteurs nous accompagnaient, sans aucune intimité pour voter. Tout ça était mis en scène et très amusant. Le problème, c'est qu'on nous a demandé notre avis, en nous laissant croire que quelque chose pouvait changer. C'est un véritable camouflet pour nous, mais aussi pour Willem qui fait les frais d'un truc qui le dépasse. Fallait pas nous demander de voter, en fait, si c'était pour aboutir à ça. »

 

Reste que si la polémique s'axe sur les fuites que Trondheim a pu diffuser depuis Twitter, d'autres auteurs froncent les sourcils, en désignant la récompense accordée à Quai d'Orsay, tome 2. « Ce livre est sorti en décembre 2011, le premier en mai 2010. Et manifestement, parce que le premier tome a été raté par le FIBD et n'a pas reçu les encouragements nécessaires - parce que cette BD méritait qu'on lui donne un coup de pouce - ils la récompensent pour les 40. Mais c'est tout de même facile de saluer une BD qui fait actuellement l'objet d'une adaptation au cinéma... »

 

En vertu des critères de sélection, les BD susceptibles de recevoir un Fauve doivent avoir été publiées entre le 1er décembre 2011 et le 30 novembre 2012. « Avec un tome 2 qui est paru le 2 décembre 2011, évidemment Quai d'Orsay rentre dans les critères, mais ça ne fonctionne pas. Un titre qui a près d'un an et demi, on a déjà le recul pour le comprendre et se dire qu'il est bon. Surtout quand Bertrand Tavernier a décidé de le porter au cinéma. On prend un peu moins de risques. »