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Crise et mobilisation, les Etats généraux de la BD, "pour l'avenir de tous"

Clément Solym - 30.10.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - auteurs BD - édition économie livre - industrie crise


Le débrayage de Saint-Malo, organisé par des créateurs du monde de la bande dessinée, devait s'accompagner d'une plateforme concrète. Un site internet vient de s'ouvrir, comme nous l'avait assuré Benoît Peeters, président de l'organisation. Les Etats généraux de la bande dessinée sont une initiative supplémentaire dans le monde des auteurs, dessinateurs, scénaristes, avec un constat unanime : la précarisation grandissante n'est plus supportable.

 

 Le Jour ni l'Heure 0687 : plaque sur la maison où mourut Jean Racine, 1639-1699, 24, rue Visconti, ex-rue des Marais-Saint-Germain, Paris, VIe arr., vendredi 31 août 2012, 17:59:34

Renaud Camus CC BY 2.0

 

 

La faute à des années d'un grand faste, à la démultiplication de l'offre, aux phénomènes de concentration constatés partout dans l'édition – ou même à l'évolution des usages de consommation… Toutes les raisons évoquées ont des racines ancrées dans l'expérience des auteurs, et aucune ne l'emporte sur les autres. Reste que les tensions dans le monde du livre sont importantes, au point que l'on sente venir des mobilisations réelles. 

 

« On est encore loin de ce que la Guilde des scénaristes américains est capable de faire, en paralysant toute l'industrie audiovisuelle : quand elle déclenche une grève, c'est la guerre et la panique à Hollywood. Mais en France, c'est dans l'air du temps. Ni une révolte, ni une révolution, c'est une crise véritable », constate un directeur éditorial parisien. Et il faudra trouver des solutions. Dans le monde de la BD, cela prend la forme des Etats généraux de la BD, qui donnent suite à l'appel du SNAC, invitant à un débrayage des auteurs BD, au cours de la manifestation de Saint-Malo.

 

Dans son communiqué, véritable manifeste, l'association liste les points majeurs : d'abord opérer un état des lieux, ensuite parvenir à des cahiers de doléances, où les demandes de chacun pourront être prises en compte. Puis, viendra l'heure des débats et des solutions. « En s'appuyant, enfin, sur une véritable information sur l'état de la Bande Dessinée, nous devrions pouvoir dégager tous ensemble un projet d'avenir pour les prochaines décennies. » 

 

La croissance économique dans le secteur de la BD commence à n'être plus qu'un souvenir que les anciens invoquent comme un Âge d'or. Certains relativisaient pourtant, à l'instar de Christian Darasse, qui précisait à ActuaLitté : « C'est vrai qu'aujourd'hui, les commerciaux ont pris le pouvoir. L'éditorial tente d'éditer, mais ce sont finalement les commerciaux qui donnent le ton. Or, le secteur ne va pas si mal, si l'on regarde l'excellent rapport de Gilles Ratier. Le véritable problème, c'est que les maisons ont toutes le besoin d'occuper le terrain des librairies. Dans les années 60, jusqu'en 80, on comptait moins d'albums, c'est vrai. Mais les problèmes étaient différents : il fallait publier dans un magazine, et ils n'étaient pas très nombreux. »  

 

Mais un vétéran comme Raoul Cauvin, avait un regard plus sombre : « C'est la crise. Les libraires sont tout aussi frileux. Je plains les jeunes qui débutent maintenant. Pour quelqu'un qui commence, il vaut mieux prévoir d'avoir un métier à côté : s'aventurer avec seulement la BD, et espérer en vivre, c'est une attitude de kamikaze. L'idéal reste qu'un éditeur vous fasse confiance, mais je ne sais même pas si les éditeurs y croient encore. Et je les comprends : avec le numérique qui s'avance… nomdidjiu ! Je suis de tout coeur avec ceux qui ont le feu sacré, mais il faut savoir que ce sera très dur. » 

 

Les Etats généraux de la BD veulent prendre à bras le corps tous les sujets possibles, en s'ouvrant à chaque personne qui le souhaite. « De l'avenir de chacun dépend l'avenir de tous », précise l'organisation, présidée par Benoît Peeters. Et les EGBD de préciser : 

Avec le soutien et l'implication de tous les acteurs de la BD qui le souhaitent, les États Généraux de la Bande Dessinée ont donc pour but de faire un état des lieux, de recueillir la parole de tous et de construire un projet favorable à tous. Face à l'urgence de la situation, aux évolutions majeures de nos métiers et de nos marchés comme face aux changements qui touchent toutes les pratiques culturelles, c'est bien tous ensemble que nous devons dessiner l'avenir de la Bande Dessinée.

 

 

 

De plus en plus, le Salon du livre de Paris semble devenir un lieu de convergence des protestations, dans tous les pans de l'édition, pour les auteurs. Une manifestation qui cristalliserait alors nombre d'appréhensions – l'une d'entre elles étant celle du contrat d'édition, à l'heure du numérique, qui n'en finit pas de tarder à arriver...

 

Voici le constat posé, et l'ensemble des réflexions qui a préfiguré la création de cette association, et des Etats généraux. 

Après des décennies de croissance économique, la Bande Dessinée est entrée dans une période d'incertitude. La multiplication du nombre d'albums a fini par provoquer une diminution des ventes de chaque titre, donc de leur rentabilité pour les éditeurs comme pour la plupart des auteurs. Mais la BD est un milieu de passionnés, et tout le monde a pris sur soi.

Mais les auteurs se sont trouvés soumis, en plus, à une explosion des prélèvements obligatoires : complémentaire retraite, formation professionnelle, TVA… Pour beaucoup, c'est entre un et deux mois de revenu annuels qui disparaissent. Ces hausses ont fini par provoquer un important mouvement social. L'ampleur de cette mobilisation et les inquiétudes qui ont été énoncées à cette occasion nécessitent, au-delà des urgences, une réponse à long terme. D'autant plus que ces questionnements rejoignent ceux de beaucoup d'éditeurs, libraires, festivals, écoles, critiques…

La situation économique est en effet inquiétante, mais l'avenir l'est aussi, car de nombreuses mutations sont en cours. Quel sera le modèle économique de l'édition numérique ? Comment mieux exporter la BD franco-belge pour ne pas subir la mondialisation, mais en profiter ? Que faire face aux nombreuses attaques contre le droit d'auteur ? Quid de la montée en puissance des géants de l'internet ? Tout cela dans une crise économique qui n'en finit pas…