Des états généraux de la BD, pour mieux connaître le métier, le secteur

Antoine Oury - 15.10.2014

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À Saint-Malo, au cours du festival Quai de Bulles, les auteurs de bande dessinée ont procédé à un débrayage durant les séances de dédicaces. Une façon de protester contre la réforme du régime de retraite complémentaire des auteurs, qui a généré une réflexion plus large sur le métier et le secteur de la bande dessinée. Et l'occasion de mettre en place des états généraux de la BD, dont l'objectif sera de proposer des études objectives sur le monde de la BD.

 

 

Lors du débat organisé par le SNAC BD, à Quai des Bulles (capture d'écran YouTube)

 

 

Le débat lors du débrayage à Quai des Bulles rend déjà compte de cette volonté d'étendre les réflexions au-delà de la seule question du régime de retraite complémentaire des auteurs : la fusion de la Maison des Artistes et de l'AGESSA, la réforme européenne du droit d'auteur, la rémunération... Le débat, disponible en vidéo à la fin de cet article, a été riche et particulièrement suivi par les auteurs.

 

Les éditeurs, d'ailleurs, n'ont pas fait de résistance au débrayage des auteurs, parce que « l'objectif de ces initiatives n'est pas d'établir une guerre entre les auteurs et les éditeurs, ou entre les auteurs et les festivals, mais de parvenir à une réflexion plus large, construite, sur ce que peut être l'état du secteur après des années d'euphorie, et parfois de surproduction », résume Benoît Peeters, nommé président des états généraux de la bande dessinée.

 

Ces derniers auront pour tâche de mener des études et autres travaux sur tous les aspects du secteur de la bande dessinée. Un programme approfondi sera présenté lors du prochain festival d'Angoulême, du 29 janvier au 1er février prochain.

 

« La précarisation durable et profonde » des auteurs BD

 

« Même si la BD n'est qu'un genre parmi d'autres dans le monde de l'édition, elle représente un pan majeur de l'auteur professionnel, avec 1300 auteurs de bande dessinée dont l'activité serait le métier, contre 300 auteurs de littérature générale, et beaucoup plus d'auteurs jeunesse, toutefois », explique Benoît Peeters.

 

Autrement dit, il y a beaucoup d'auteurs de bande dessinée qui ne vivent que de cette activité. Cependant, comme le précisent Benoît Peeters, mais aussi Denis Bajram, la production s'est intensifiée, et les parts de gâteau disponibles réduites. « Nous avons découvert, par des discussions informelles pour le moment, que la plupart des auteurs de BD vivent avec des revenus en dessous du SMIC », constate Benoît Peeters.

 

 

Conférence Les auteurs bientôt à poil (SGDL)

Par Loïc Méhée (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Et se doter d'un second métier, comme peuvent le faire des auteurs de littérature générale, est encore un peu plus difficile pour les auteurs de bande dessinée, qui sont soumis « à un impératif de production régulière, artisanale, et qui peut être trop important, notamment pour les séries, qui constituent le gros de la production ».

 

N'oublions pas de rappeler que les couvertures sociales sont inexistantes, pour les auteurs : maladie, chômage, accidents menacent, et aucun statut spécifique, comme celui des intermittents, n'est proposé. De fait, la réforme du régime de retraite complémentaire des auteurs (RAAP), « une réforme majeure établie sans concertation, a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase », souligne Benoît Peeters. Et a permis de faire réaliser aux auteurs que leur métier n'en était peut-être plus un, au vu de la santé du secteur.

 

Mais une crise toute aussi importante du secteur

 

Si l'initiative des états généraux part des auteurs, elle a vocation à s'adresser à l'ensemble du secteur de la bande dessinée, ne serait-ce qu'avec la présidence de Benoît Peeters, universitaire, critique, scénariste et spécialiste de la bande dessinée et de l'industrie du livre.

 

Le pan de la bande dessinée a été florissant, dans les années 1990, et la surproduction a fait croire à une santé inébranlable de l'industrie. « Aujourd'hui, plusieurs facteurs s'accumulent : l'album cartonné couleur a été créé à une époque où les ventes atteignaient les 8000 exemplaires, quand certaines plafonnent désormais à une centaine. »

 

Un coût de revient qui explose, et un cercle vicieux qui s'instaure : les avances versées par les éditeurs leur semblent coûteuses, mais ne suffisent pas aux auteurs pour garantir leur équilibre économique. « La bande dessinée a voulu se rapprocher de la littérature, sans imaginer que la précarité de cette dernière se présenterait aussi », analyse Benoît Peeters. 

 

Pour prendre en compte tous ces facteurs, l'association des états généraux de la BD entend collaborer avec une diversité de structures, pour une réflexion « qui concernera les sociétés d'auteurs, les politiques éditoriales, les bibliothèques, les librairies, les festivals, les revenus complémentaires, les organismes sociaux... »

 

Les rapports étudieront tous les plans de la bande dessinée, mais pas de l'illustration, puisque la jeunesse ne fera pas partie de ces champs d'études : « Le monde de l'édition jeunesse a ses problèmes spécifiques, même si les intérêts peuvent être convergents. Par ailleurs, les auteurs jeunesse ont établi leur Charte depuis longtemps, ont une rémunération annexe garantie, et sont bien organisés », explique Benoît Peeters.

 

Des solutions pour les auteurs, y compris les futurs

 

Les rapports établis par les états généraux porteront sur une variété d'aspects, abordés précisément, comme la protection sociale, le droit d'auteur ou l'édition numérique. L'intérêt sera dans l'objectivité affichée des études, qui fourniront une mise en perspective aux études fournies habituellement par le secteur, essentiellement basées sur les chiffres de vente des éditeurs.

 

Le site Internet des états généraux est en construction, et permettra de relayer les actions de l'association. Le financement des études sera garanti par la présence de personnes morales, et physiques, au sein des états généraux, et leur participation aux fonds. 

 

 

Cesan, Centre d'enseignement spécialisé des arts narratifs

Au Cesan, Centre d'enseignement spécialisé des arts narratifs (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Lors de la Foire de Francfort, nous avions eu l'occasion d'interroger Vincent Monadé, président du Centre National du Livre, sur la question de la rémunération des auteurs. Cette dernière reste évidemment assujettie au contrat d'édition, mais le président du Centre évoquait les rémunérations annexes, dans le cadre d'interventions ou d'événements.

 

« Il va falloir additionner différentes pistes et différentes approches : l'auteur préférera toujours que son livre soit acheté, ou au moins lu, notamment en bibliothèque. Mais il faut tenir compte de l'évolution des pratiques et tenter d'inventer de nouvelles ressources. S'il faut d'abord défendre le principe du droit d'auteur, notamment sur le plan européen, il faut aussi générer de vrais revenus du côté du numérique, y compris dans le cas complexe du prêt », explique Benoît Peeters.

 

Qui nécessiteront, là aussi, le dialogue : la rémunération systématique de la dédicace semblerait ainsi problématique pour des festivals invitant beaucoup d'auteurs, par exemple.

 

La multiplication des écoles de bande dessinée, par ailleurs soulève également la question : « Quel est le rôle des écoles de BD, si l'on se rend compte que ce n'est plus un métier ? », s'interroge Benoît Peeters. La plupart proposent une formation de narration en images, mais là aussi, « faire circuler plus largement des informations sur la situation des auteurs BD sera une façon de mettre en face des réalités de jeunes auteurs talentueux ».