Spiegelman et Maus victimes de la Victoire contre l'Allemagne nazie

Nicolas Gary - 28.04.2015

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Le roman graphique de Art Spiegelman, Maus, a été retiré des tables d'une librairie de Moscou. Quelques heures avant le grand défilé du 29 avril, célébrant le Jour de la Victoire, au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'incident devient international. Le libraire devient coupable d'avoir porté atteinte à l'une des plus célèbres BD racontant l'Holocauste.

 

 

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La semaine passée, l'auteure Margarita Varlamova publie un post presque anecdotique. Sur Facebook, elle affirme avoir tenté d'acheter un exemplaire de Maus, dans l'un des trois plus grands établissements de Moscou. Le vendeur, manifestement peu à l'aise, lui explique que le livre ne sera disponible qu'après le 9 mai. Et qu'il vaut mieux laisser la Russie célébrer le 70e anniversaire de la victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie. 

 

Le livre, lui précise le vendeur, contient une croix gammée sur la couverture, ce qui explique sa disparition. Scandalisée, l'auteure affirme que le livre n'a rien d'un ouvrage de propagande, bien au contraire. Elle obtiendra son exemplaire, en toute discrétion, mais souligne que, sur le site internet de Corpus, la fiche du livre a disparu.  

 

Смех сквозь слезы. Сегодня Тиму сняли гипс, и мы пошли за подарком по этому поводу. Зашли в Московский дом книги, просим...

Posted by Margarita Varlamova on jeudi 23 avril 2015

 

 

Maus est devenu, en 1992, la première bande dessinée à être couronnée par le prix Pulitzer. Mais probablement faut-il comprendre cette disparition comme découlant d'autres événements survenus à Moscou. Un magasin pour enfants, situé dans le centre-ville, vendait en effet des figurines nazies : des petits soldats portant des vêtements de soldats et officiers de la Waffen SS. (Moscow Times)

 

Publié en Russie depuis 2013, le livre de Spiegelman a pourtant été supprimé des tables de plusieurs autres librairies, confirme l'AFP. Varvara Gornostayeva, éditrice chez Corpus qui commercialise le livre, s'inquiète : « Ils ont supprimé le livre. Il se vendait très bien, et personne ne nous avait fait parvenir de plainte officielle. »

 

La journaliste de l'Écho de Moscou, Daria Peshchikova, est allé à la rencontre de libraires, et a pu remarquer que l'album, s'il se retrouvait encore dans les étagères, était déplacé, voire isolé. Quand il n'avait pas tout bonnement disparu.

 

 

 

 

 

 

Les libraires lui expliquent alors, comme une excuse, que tous les documents liés à l'Allemagne nazie doivent disparaître, consigne directe venue... d'on ne sait trop où. Que ce soit sur les sites internet de Biblio Globus, la librairie Moskva ou encore Moskovski Dom Knigui, le livre a tout simplement disparu. Manifestement, on redoute surtout que les autorités ne viennent faire des contrôles dans les librairies, apprend la journaliste.

 

On lui propose tout de même d'acheter le livre, mais en toute discrétion. Avec Maus, d'autres livres, des essais ou des romans historiques ont également été nettoyés, note-t-elle. Dans la législation russe, la censure s'exerce contre tout ce qui peut être assimilé à de la propagande nazie. Or, les célébrations qui approchent rendent les commerces plus nerveux. 

 

Respecter la loi, et une certaine mesure (porte-parole de Poutine)

 

« Ils ont juste eu peur que quelqu'un voie la croix gammée sur la couverture. Mais en dessous, il y a une caricature, cela ne tombe pas sous le coup de la loi interdisant les symboles fascistes » , s'étrangle Varvara Gornostaeva. Sauf que les fonctionnaires russes ont commencé les raids dans les boutiques, pour débusquer toute forme d'infraction contre des objets « qui choquent le sentiment religieux du peuple ou insultent la dignité nationale des peuples ». 

 

Aux relations publiques de Biblio Globus, on assure auprès de l'AFP que « ce doit être une erreur », en constatant que le site internet ne propose plus la vente. 

 

Un porte-parole du président Vladimir Poutine, Dimitri Peskov, a répondu officiellement à cette polémique. Il a réaffirmé qu'il s'agissait de symboles nazis inacceptables, mais semblait chercher à faire cesser la chasse aux sorcières. « Je n'ai pas de position précise sur le sujet, mais il est clair que tout doit être mesuré », assure-t-il.

 

Heureusement que, chez les libraires indépendants, on a plus de jugeote que dans les chaînes. Boris Kupriyanov, co-propriétaire de la librairie Falanster cite alors la pièce d'Alexandre Griboïedov, Le malheur d'avoir trop d'esprit : « Un fou serviable est plus dangereux qu'un ennemi ». « Si vraiment quelqu'un prend la décision d'interdire la vente d'un livre, ou de demander à un libraire de retirer les livres, alors c'est objectivement un idiot. » (New York Times)

 

Depuis sa parution, le roman graphique s'est écoulé à plus de 10.000 exemplaires. Il raconte l'histoire de Art Spiegelman, à travers les souvenirs de son père, juif polonais rescapé d'Auschwitz, de 1930 à 1944 date de sa déportation. Il avait par la suite migré aux États-Unis. La métaphore animale des souris, qui symbolisent les juifs et les chats, qui incarnent les nazis, a été saluée pour sa puissance évocatrice. 

 

Le défilé du Jour de la Victoire doit réunir 16 États étrangers avec 15.000 militaires sur la Place rouge et 80.000 qui marcheront dans l'ensemble du pays. 

 

Dont acte.