En galeries, les bandes dessinées ont une place à p'art

Sophie Kloetzli - 10.06.2016

Manga/BD/comics - Univers BD - bande dessinée - exposition galerie Glénat - Tribute to Otomo


Le 8 juin dernier se tenait le vernissage de l’exposition « Tribute to Otomo » à la galerie Glénat dans le 3e arrondissement de Paris. Une cinquantaine d’artistes venus des quatre coins du monde ont été retenus pour rendre hommage au créateur légendaire de la série Akira, l’un des plus grands chefs-d’œuvre du 9e art, qui a influencé un grand nombre de dessinateurs depuis les années 80. À cette occasion, le directeur de la galerie, Julien Brugeas, décrit son métier ainsi que la place de la bande dessinée dans le marché de l’art.

 

La galerie Glénat réunit jusqu’au 25 juin une cinquantaine d’hommages au « dieu vivant » du manga. Cette exposition fait suite à celle qui s’est tenue à Angoulême au début de l’année lors de la 43e édition du festival international de la bande dessinée, présidée par Otomo lui-même.

 

« Les critères de sélection sont relativement subjectifs », explique Julien Brugeas. Il s’agit avant tout d’artistes qu’il connaissait, qui étaient passionnés par Akira, et qui, plus généralement, montraient une parenté avec le trait et l’univers futuriste post-apocalyptique développé par Otomo. Le résultat est celui d’« une belle mixité, une belle diversité parmi les auteurs », qui fait coexister les classiques avec les avant-gardistes, la couleur avec le noir et blanc, les réalistes avec les fantaisistes.

 

 

Merwan Chabane (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Si l’on attend communément du galeriste qu’il fournisse des revenus aux artistes qu’il expose, son rôle est avant tout celui d’un découvreur de talents. La galerie Glénat est « l’une des seules à exposer des artistes qui ne sont pas connus », tout en se donnant pour objectif de les propulser sur le marché de l’art. La qualité des œuvres est le seul critère de sélection valable. « La galerie expose des artistes qui ont un vrai talent pour dessiner », précise Julien Brugeas, « et cela ne correspond pas forcément aux grands succès en librairie », qui n’ont pas toujours leur place en galerie.  

 

En tant que galeriste, il est important de développer un rapport de confiance avec l’artiste. Lorsque ce dernier manque de recul sur son travail, il lui fournit un jugement critique et des conseils. Une telle connivence est également précieuse pour les questions plus matérielles, notamment celles qui touchent à la rémunération...

 

Le prix des œuvres dépend très largement de la réputation des artistes. La galerie Glénat expose aussi bien les jeunes talents que les dessinateurs déjà affirmés sur le marché de l’art. Ainsi, certains d’entre eux ont déjà des cotes, ou répondent à des commissions, des œuvres de commande pour des particuliers, qui induisent des tarifs particuliers. Oscillant entre 500 et 6000 euros, les prix sont très variables, mais reposent sur une réalité du marché. Le pourcentage du prix revenant à la galerie est un facteur de concurrence important entre les galeries. Néanmoins, le responsable de la galerie assure que « la commission est avantageuse pour les auteurs par rapport à ce qui est pratiqué habituellement ».

 

Gloria Pizzilli (ActuaLitté,  CC BY SA 2.0)

 

 

La galerie, qui appartient à Glénat Diffusion, a été fondée par Jacques Glénat en 2013 « pour contribuer à donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée » et favoriser sa croissance sur le marché de l’art. Ce médium, longtemps dénigré et jugé enfantin, a mis du temps à affirmer sa place au niveau culturel, contrairement à la photographie, pourtant apparue plus ou moins en même temps. « La bande dessinée est en train de rattraper les autres formes d’expression artistique, qui ont déjà atteint des niveaux conséquents. » Malgré sa légitimation récente, elle a permis de dynamiser le marché de l’art, « qui s’est parfois trompé avec l’art contemporain ou conceptuel, et qui a lassé. » Les œuvres de bande dessinée prennent de la valeur rapidement. En conséquence, il y a une « sélection terrible ».

 

Le marché de l’art est loin d’être uniforme à l’échelle mondiale. Les dessinateurs japonais vendent très peu pour l’instant, contrairement aux Américains, dont le rapport aux œuvres est davantage pragmatique que sentimental. En Europe, les artistes estiment souvent que le prix de leurs planches devrait être proportionnel à leur temps de travail ; mais c’est ignorer les réalités du marché. « Certains artistes font un dessin en deux secondes et c’est génial. Ce n’est pas parce que vous avez passé du temps sur une planche que ça vaut quelque chose. Un dessin, ça se mûrit dans la tête, ce n’est pas le temps de réalisation qui est important », résume Julien Brugeas.

 

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Plus accessible, elle attire aussi un public plus large. Le succès de la galerie Glénat lui vient également de la réputation de la maison d’édition du même nom, une référence absolue en matière de bande dessinée. C’est un « moyen d’expression artistique que les gens appréhendent de manière assez naturelle. » Il captive aussi bien les adultes ravis de se replonger dans les grands classiques qui ont marqué leur jeunesse, que leurs propres enfants, auxquels ils peuvent transmettre cette passion. « Ce n’est pas un petit univers clos où l’on n’ouvrirait la porte qu’à des collectionneurs très argentés », explique Julien Brugeas, « c’est un endroit où l’on accueille vraiment les gens, où l’on explique le dessin. Il y a un travail éducatif auprès des gens, de transmission, de rencontre ».

 

Et c’est ce qui fait sa force.