Entre Gaymard et Dargaud, "Où est le conflit ? Où est l'intérêt ?"

Xavier S. Thomann - 14.05.2013

Manga/BD/comics - Univers BD - Hervé Gaymard - Claude de Saint-Vincent - Dargaud


La polémique date maintenant de quelques jours. Rue 89 avait mis en avant la position d'Hervé Gaymard que d'aucuns jugent un peu particulière. En effet, l'ancien ministre siège au conseil d'administration de la maison Dargaud et, en qualité de député, il est membre de la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale. Or, il se trouve que cette commission joue un rôle important dans la législation du secteur de l'édition. 

 

 

21e journée du livre politique Lire la politique Assemblée nationale Hervé Gaymard

Fondapol - Fondation pour l'innovation politique, CC BY-SA 2.0

 

 

Sitôt l'article de notre confrère publié, beaucoup ont estimé qu'il y avait là un conflit d'intérêts un peu gênant. L'intéressé quant à lui se défend d'être dans pareille situation. Au Monde, il a déclaré : « Je n'ai fait que poursuivre autour d'une table des discussions entre passionnés que j'aurais eues de toute façon ». 

 

À sa décharge, il faut reconnaître la chose suivante : M. Gaymard est membre du conseil d'administration de Dargaud depuis janvier 2007. À l'époque, il n'était pas député, ayant laissé le poste à son suppléant suite à sa nomination comme ministre du gouvernement Raffarin. Il ne retrouve le Palais Bourbon qu'en juin de l'année 2007. 

 

Le fait est que lors de son mandat en tant que député (mandat renouvelé lors des dernières élections), M. Gaymard a joué un rôle non négligeable en déposant plusieurs propositions de loi concernant directement le monde de l'édition. Par exemple, il a travaillé à la loi sur les livres indisponibles.  

 

De là, il n'y a qu'un pas à franchir pour parler de conflit d'intérêts. C'est ce que résumait notre confrère François Krug en disant : « Mais peut-on à la fois légiférer sur le secteur de l'édition, et siéger au conseil d'administration d'une maison d'édition ? » Si Hervé Gaymard n'y voit « aucune incompatibilité » selon Rue 89, nombre sont ceux qui pensent l'inverse. 

 

Dans ce contexte, Claude de Saint-Vincent, ancien Directeur général et actuellement Président de Dargaud, a tenu à nous faire part de son avis sur la situation. Il rappelle ainsi quelques éléments qui relèvent du « bon sens ». 

 

Premièrement, il a mentionné que le travail de M. Gaymard s'effectue « à titre bénévole », il n'a donc nulle raison de faire passer des lois qui lui seraient favorables financièrement. M. de Saint-Vincent explique dans un courrier communiqué à ActuaLitté : « Conflit d'intérêts ? Mais où est le conflit ? Où est l'intérêt ? » De plus, le président de Dargaud a rappelé qu'Hervé Gaymard « fait partie des quelques personnalités qui rappellent volontiers leur goût pour la bande dessinée. » 

 

Il précise :

Je pense que c'est par passion et par curiosité qu'il a accepté notre proposition il y a quelques années. Depuis, il a pu se familiariser avec les métiers du livre et de l'édition et les processus de la création, étant également auteur.

À l'inverse, il a apporté aux autres administrateurs, dont les représentants du personnel, une expérience de lecteur, mais aussi une vision plus large et une analyse des tendances sociétales ou des évolutions législatives, européennes en particulier, qui ont permis au Conseil d'élargir sa réflexion. C'est précisément le rôle des personnalités extérieures indépendantes au sein des conseils d'administration ». 

 

La présence d'Hervé Gaymard se justifierait donc également par ses compétences, en même temps que le savoir-faire qu'il partage avec Dargaud. D'autre part, il met en avant le fait que les propositions d'Hervé Gaymard « ont été votées à l'unaminité », ce qui ne serait pas logique si elles servaient ses seuls intérêts. M. de Saint-Vincent poursuit :  

La plus importante a permis d'exempter les libraires de l'application de la Loi sur la Modernisation de l'Économie (LME) qui aurait provoqué une crise de trésorerie mortelle pour la profession et anéanti des centaines de librairies. Faut-il en déduire que tous les parlementaires sont des administrateurs cachés de maisons d'édition ou de librairies ?

On peut aussi penser que la défense du livre et de l'écrit est une cause nationale qui a mobilisé l'ensemble de la classe politique.C'est, en effet, faire beaucoup de crédit à un seul député de penser que son influence personnelle vaut davantage que la justesse de la cause qu'il défend».

 

M. de Saint-Vincent préfère mettre cette polémique sur le compte du climat ambiant, qui serait résolument contre les entreprises. 

Ce soupçon injurieux est révélateur du mépris dans lequel sont tenues les entreprises aujourd'hui et de l'inculture économique de certains journalistes et politiciens.

Cela devrait être au contraire une excellente nouvelle pour un journaliste d'apprendre qu'une entreprise a eu l'opportunité de faire découvrir de l'intérieur les difficultés, les contraintes et les enjeux de l'économie réelle à un parlementaire, énarque et haut fonctionnaire.... Le fait est suffisamment rare pour être salué ».

 

Enfin, le président de Dargaud a conclu de manière générale, en proposant l'élément suivant : « Peut-être faut-il pousser le raisonnement jusqu'au bout et interdire aux parlementaires de lire, d'écrire, d'aimer le cinéma, de s'intéresser à l'entreprise, bref, de développer une expertise personnelle sur les sujets dont ils ont à traiter ! »