Fabien Velhmann : « La BD s'invente sur vos écrans »

Clémentine Baron - 05.06.2013

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Avec le développement du numérique, la bande dessinée cherche, elle aussi, à renouveler ses formes. Après le succès des blogs de dessinateurs, des revues 100% numériques commencent à voir le jour. L'une d'elle, Professeur Cyclope, lancée en mars 2013, se revendique comme un véritable laboratoire d'expérimentation. Interview avec l'un de ses fondateurs : Fabien Velhmann.

 

 

 

Extrait de Lycéennes

 

 

Professeur Cyclope, qu'est-ce que c'est ?

C'est un mensuel de bande dessinée en ligne, proposé par notre entreprise, Silicomix, en coproduction avec Arte. Un partenariat qui vous permet d'ailleurs d'avoir accès à 60% du contenu de la revue, gratuitement sur le site d'Arte, le reste étant disponible par abonnement payant. Nous avons fondé ce projet avec quatre autres scénaristes ou/et dessinateurs de bande dessinée : Cyril Pedrosa, Gwen de Bonneval, Brüno et Hervé Tanquerelle. 

 

Nous avons été réunis par l'envie de faire une bande dessinée qui soit à la fois accessible et exigeante. En cela, nous nous inspirons beaucoup de Goscinny et de sa revue Pilote, dans laquelle il essayait d'allier des bandes dessinées assez populaires comme Astérix avec des choses plus avant-gardistes, comme Reiser par exemple. On n'est pas Goscinny, mais toutes proportions gardées, on aimerait bien faire le Pilote de la nouvelle génération. 

 

Pour découvrir les talents de demain, il faut avoir une petite longueur d'avance et deviner ce que sera le goût du public. Pour cela il faut s'adapter aux nouveaux outils. Nous ne sommes pas des technophiles du genre à acheter la dernière tablette qui vient de sortir, mais on se dit que si l'on veut s'adapter, on doit tenir compte de cette nouvelle donne qu'est le numérique. Notre but premier, c'est de créer les conditions économiques nécessaires pour permettre aux auteurs de travailler correctement, et d'inventer des nouvelles narrations numériques, de manière à ce que la revue soit un tout cohérent. 

 

 


L'herbier sauvage, de Fabien Velhmann et Jimmy Beaulieu 

 

 

Il n'y aura donc pas de version papier ?

Il n'y aura aucune version papier de la revue. Cela dit, il y aura éventuellement des sorties de certaines séries sous forme d'albums, moyennant une légère adaptation. Cela restera exceptionnel, car de fait, bon nombre de nos bandes dessinées sont strictement et nativement numériques. Je pense par exemple à la série Lycéennes de  Stephen Vuillemin (accessible en ligne gratuitement). Il y utilise la technique du gif animé, ce qui en fait un objet spécifiquement numérique et qui ne pourrait pas être adapté en album papier sans une déperdition importante. 

 

 

Comment a été reçue cette série, dont la forme est très novatrice ?

L'animation est très déstabilisante. Certains lecteurs ont trouvé ça bizarre, et ont pensé que ce n'était pas de la BD, mais d'autres, comme nous, ont été séduits par ce projet, par l'étrangeté de voir des cases les unes à côté des autres qui bougent, faisant presque des chorégraphies. Nous trouvions important que le contenu de la revue propose ce genre d'expérimentation et soit du côté de l'ouverture aux nouveaux modes de narration. 

 

 

Quels sont les avantages du numérique pour la BD ?

Beaucoup de gens ne se sentent pas d'intérêts à lire de la BD en ligne. Nous comprenons leurs réticences, mais l'expérience nous montre que certaines choses correspondent mieux à l'écran qu'au papier. Même une bande dessinée « classique » peut être plus belle sur un écran, à partir du moment où elle est pensée pour cela. Les tablettes rendent la lecture extrêmement agréable et, par ailleurs, l'écran permet une qualité d'image surprenante, avec des couleurs dix fois plus intenses que sur papier. Quelqu'un qui ne serait attiré que par la beauté du dessin, sans se soucier de la technique, pourrait en réalité découvrir une qualité inédite, grâce à un écran. 

 

 

Pourquoi ce format mensuel ?

C'est un ressenti personnel, mais il nous a semblé qu'il fallait peut-être revenir à quelque chose de l'ordre du rendez-vous. Internet pousse à la quotidienneté et à l'instantanéité. A titre personnel, je commence à avoir une sorte de saturation à cette idée de sollicitation permanente qui finit par disperser le mode de pensée. Pour autant, j'ai l'impression qu'il ne faut pas rejeter en bloc toutes les caractéristiques de l'ancien modèle, celui du papier. Parfois, l'outil technologique sert aussi à revigorer des formes plus anciennes. On peut essayer de garder cette  notion de rendez-vous, cet esprit collectif de gens qui travaillent ensemble et qui proposent tous les mois un bouquet, qui a un parfum particulier justement parce que c'est un bouquet et non des fleurs dispersées. 

 

 


L'herbier sauvage, de Fabien Velhmann et Jimmy Beaulieu

 

 

Une revue périodique, c'est un peu comme un repas complet, un menu dont l'ensemble fait sens, car les cuisiniers ont pensé à l'équilibre des saveurs et à la touche de découverte nécessaire. Notre pari est peut-être de ce point de vue là un peu à contre-sens du courant général d'Internet, mais il nous semble important de prendre le temps de concocter chaque mois pour nos lecteurs un menu particulier. 

 

 

Quels outils spécifiquement numériques sont utilisés dans la revue ?

Trois procédés techniques sont régulièrement utilisés dans Professeur Cyclope : Le scrolling, le gif et le turbo-média.

 

Le scrolling, ou canevas vertical, consiste à dérouler indéfiniment la BD de haut en bas, comme un parchemin. C'est une technique à la fois simple et permettant beaucoup de nouvelles choses au niveau narratif. 

 

Le gif animé, peut-être utilisé soit dans une narration de type séquentielle, comme dans Lycéennes, où ce sont des gifs animés qui se suivent et racontent une histoire, soit de manière illustrative. Par exemple, Jimmy Beaulieu a eu l'idée d'illustrer les fantasmes d'un adolescent avec un gif, donc une boucle d'animation, où l'on voit le personnage assis et derrière lui, en flash, on voit apparaître des images érotiques, mais de manière très brève, quasi-subliminale. Ici, l'utilisation du gif a un vrai sens, que l'on n'aurait pas pu reproduire en illustration traditionnelle.

 

Enfin, le turbo-média, que les américains appellent infinite comics, flirt avec les procédés d'animation. C'est une sorte lecture case-à-case améliorée, où la case se modifie à chaque clic du lecteur. Ça reste manuel, et le lecteur choisi le rythme de sa lecture, ce qui le différencie du dessin animé.

 

 

Pensez-vous que d'autres techniques vont voir le jour sur Professeur Cyclope ? 

Ce qui est intéressant dans ce travail collaboratif, c'est que les auteurs s'influencent les uns les autres. Il y a une émulation : en voyant ce que font les autres, chacun a envie de montrer que lui aussi peut trouver une manière de renouveler cette narration de la bande dessinée. On a déjà été surpris de l'évolution de la revue. Ce qui est certain, c'est que le contenu formel ne sera plus du tout le même dans deux ou trois ans.

 

Cela dit, l'idée n'est pas d'utiliser toutes les possibilités du numérique à la fois, mais plutôt de développer une ou deux idées, et de les pousser le plus loin possible. Vouloir faire trop de choses à la fois est souvent le défaut des nouvelles tentatives numériques. Bien sûr, nous voulons des expérimentations novatrices, mais nous voulons avant tout proposer de bonnes histoires dans de belles bandes dessinées, et ce n'est pas toujours facile.