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France : 8000 à 10.000 titres BD piratés sont réellement accessibles

Clément Solym - 19.01.2012

Manga/BD/comics - Univers BD - Piratage - streaming - BD


L'observatoire du livre et de l'écrit en Ile-de-France, le Motif, a rendu sa copie sur les habitudes des pirates amateurs de bande-dessinées. Quelques jours avant le lancement du festival de la BD à Angoulême, c'est l'occasion de faire le point et d'établir un portrait-robot.

 

La première chose à souligner et pas des moindres, c'est que la BD attire, au point d'être la catégorie éditoriale la plus piratée du net. Pas étonnant non plus, la BD c'est sympa sur écran, ce n'est pas long à lire, ça s'y prête. L'étude du Motif est d'autant plus intéressante qu'elle part de l'internaute lambda, pas forcément averti des techniques de piratage. En clair, pas le geek moyen.

 

Constat implacable

 

« La BD est la catégorie éditoriale la plus piratée sur Internet, révèle l'étude. De nombreux sites et forums agrègent des liens de téléchargement, classés par ordre alphabétique et/ou chronologique. Entre 8 000 à 10 000 titres piratés sont réellement accessibles (liens de téléchargement et sources P2P actifs, à la portée d'un internaute moyennement averti).

 

Les fichiers illégaux sont de très bonne qualité et produits par de nombreuses "teams" pirates très organisées et composées de passionnés. Il est intéressant de constater que les dernières nouveautés en rayon sont nettement moins piratées que les best-sellers des deux dernières années. »

 

Il est intéressant de voir que ces titres sont très souvent des grandes séries, populaires, sur le marché depuis une dizaine d'années. Du Tintin, du Largo, du Naruto, en veux-tu, en voilà. Les versions numériques piratées étant de bonne qualité, alors qu'il s'agit globalement de scannage et pas de crackage, on comprend également l'attrait de cette offre. 

 

Un réseau structuré et cohérent

 

Les teams, ces équipes qui gèrent le processus de piratage de A à Z, comme la traduction, sont extrêmement organisées et fourmillent (une centaine). Alors que pour le livre, on compte seulement deux teams de grandes envergures. Il y a par exemple un gros travail qui est effectué sur le manga spécifiquement, certains sont disponibles en téléchargement illégal un an avant leur sortie en France. A noter, la France se classe juste derrière le Japon en termes de ventes.

 

Le téléchargement illégal n'a rien d'une sphère à part, on remarque d'étonnantes similitudes avec le marché actuel de la BD (mangas, comics et albums). L'offre illégale s'est envolée alors même que le marché du livre explosait et ce qui est téléchargé coïncide avec la part de marché des bds, comics, et albums classiques. Naruto, One Peace et Bleach, les mangas les plus vendus en librairie sont aussi les plus consultés en streaming. Comme quoi, il y a une vraie logique.

 

 



Nouveautés et bandes-dessinées d'auteurs indépendants pas prisés

 

On pourrait penser que le pirate se rue sur les nouveautés. Pas forcément, à en croire l'étude du Motif. Dans ce sens, la BD fait figure d'exception. Autant, du côté des séries, la réactivité des pirates qui mettent à disposition une série en streaming est remarquable, autant pour la bande-dessinée, la course à la nouveauté n'a pas lieu. Le gros du téléchargement concernerait des BDs publiées entre 1991 et 2008. Seuls 15% des ouvrages piratées sont parus il y a moins de trois ans.

 

 

Les personnes intéressées par les auteurs indépendants sont des dénicheurs, des passionnés, pas forcément friands de lectures numériques. Cela peut expliquer la faible présence de cette catégorie sur le net. Et puis pour les pirates qui mettent à disposition du contenu illégal, il y a une volonté de toucher un large public, vu que le piratage demande du temps, autant promouvoir les grosses séries.

 

Mais s'il n'y a qu'un chiffre à retenir c'est peut-être le suivant : dans le top 50 des bestellers (établi par le Motif), 58% des BDs piratées sont des bande-dessinées qui ne possèdent pas d'équivalent numérique.

 

La synthèse est à retrouver dans son intégralité à cette adresse.

 

L'augmentation définitivement constatée

 

Dans une première approche, au cours de l'étude EbookZ 2, le MOTif avait tout de même montré combien la BD était devenue un genre complètement soumis au piratage. Et l'augmentation est notable : pour la BD, hors du streaming, on recensait 6 à 7000 titres en 2010, contre 3 à 4500 pour 20009.

Une grande majorité des oeuvres piratées a également été publiée entre 1991 et 2008 - que ce soit pour la BD (plus de 51 %) ou le livre (près de 66 %). Cependant, les oeuvres publiées entre 2007 et 2010 représentent toutefois plus de 44 % pour le livre et 53 % pour la BD. « Cette année encore, plus de 2 ouvrages piratés sur 3, livres comme BD, datent de moins de 10 ans », considère l'étude. 

Et au rang des éditeurs les plus confrontés à cela on retrouve Gallimard, Eyrolles et Dunod - notamment, pour les deux derniers, du fait de leur spécialisation dans les livres techniques, grandes victimes - et Delcourt, Soleil et Dargaud, pour la BD. (voir notre actualitté)

 

Entre solutions et optimisme ?

 

Reste qu'aujourd'hui, dans le secteur du manga, un éditeur comme Kaze a déjà annoncé qu'il serait quasi partant pour travailler avec les équipes de scantrads, sans pour autant omettre la dimension pédagogique nécessaire auprès des lecteurs. 

 

« Elles sont nombreuses, réactives et pleines de volonté. Et c'est connu, les meilleurs hackers, si l'on parvient à les convaincre, deviennent souvent des chefs de la sécurité informatique au sein de certaines sociétés. Simplement, je vous signale deux choses : d'abord, il faut les identifier, ces équipes, mais dans ce cas, je ne suis pas contre faire affaire avec elles et tenter de contractualiser. Mais il faut ensuite les convaincre de travailler dans ce cadre-là. Et surtout, bien leur faire comprendre que l'on n'est absolument pas là pour légaliser les sites de piratage », expliquait Raphaël Pennes à ActuaLitté, en mai 2011. 

 

Ca ne rapporte rien...

 

Reste alors un élément rassurant : si dans son étude, le MOTif a découvert une offre pirate de 8 à 10.000 titres réellement accessibles, c'est-à-dire, à la portée d'un internaute moyen, on pourra amplement rassurer la position de Régis Habert, directeur général d'Izneo, qui en mars 2011, nous assurait : « Aujourd'hui, tout est disponible en offre pirate, il ne me faudrait pas longtemps pour vous le montrer. » 

 

De quoi également faire relativiser les propos de Louis Delas, président du groupe BD au SNE, qui en mai 2010, expliquait à ActuaLitté que jusqu'à maintenant, le numérique en bande dessinée est resté dans le domaine des investissements, sur « un marché qui ne représente rien ». Lee directeur général de Casterman BD et Jeunesse, estimait en effet, à cette époque que « le numérique, pour l'instant, coûte de l'argent, ça n'en rapporte pas. »  

 

Peut-être que ne pas numériser, ni mettre en place d'offres peut en fait avoir un autre coût : celui d'une production d'oeuvres piratées...

 

On fera simplement valoir que dans le cas présent, la mise en place d'une offre légale, celle d'Izneo, n'a absolument pas changé la croissance en termes d'ouvrages disponibles au téléchargement. Et même, au contraire. Faudrait-il remettre en question les moyens déployés pour la faire connaître, les tarifs des différents offres proposées au public, pour se rendre compte que dans l'expression "offre attractive", il faut avant tout comprendre "financièrement attractive" ?