François Schuiten : « C’est extrêmement déconcertant d’être face aux pyramides »

Nicolas Gary - 03.12.2015

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« C’est réjouissant de savoir que l’on peut trouver une place que l’on ne soupçonnerait pas pour le dessin », plaisante François Schuiten. L’implication dans le projet ScanPyramids, expédition scientifique menée par HIP Institut, a profondément touché le dessinateur. « Cela montre que nous ne sommes pas de vieux dinosaures, avec nos pinceaux et nos crayons ! »

 

François Schuiten

Crédit : Philippe Bourseiller pour HIP.Institute / ministères égyptien des antiquités / Faculté des ingénieurs du Caire

 

 

Porté par différents acteurs, le projet ScanPyramids avait besoin du regard d’un artiste. « C’était une manière de renouer avec une ancienne tradition, où les archéologues étaient accompagnés par des illustrateurs. Au XIXe siècle, la vision ne vient que de ce que l’on apporte par le dessin. Sans photographie, les lithographies captaient et décrypter les paysages, les monuments », indique François Schuiten. 

 

Bien entendu, on choisissait les meilleurs, mais la dimension romantique de nombre de dessin témoigne aussi d’une empreinte de l’époque. À cette nuance que, si les perches à selfies fleurissent à Gizeh, le travail de composition et de technique du dessin dépasse le simple rendu objectif de la photo. D’ailleurs, les clichés qu’a réalisés Philippe Bourseiller démontrent que c’est aussi de la multiplication des outils que viennent les éclairages. 

 

« Face aux pyramides, je me demandais comment attaquer cet amoncellement de pierres, qui devient un véritable chaos de roche quand on s’en approche, et une fantastique montagne, alors qu’on s’en éloigne », indique François Schuiten. Trouver un point de vue, prendre en compte la proximité de la ville, chercher les points chauds, s’intéresser aux découvertes. « Je me suis évertué à dessiner tout cela. Et un soir, en présentant mes dessins, nous nous sommes aperçus qu’à deux endroits, on retrouvait un positionnement identique des pierres. » 

 

"Moi ? Je me suis simplement contenté de dessiner "

 

Ni les machines ni les hommes ne l’avaient vu. « Toute la technologie était passée à côté, et le regard du dessin a su dévoiler cet appareillage. » On note ainsi une pierre verticale, posée comme une sorte de T, sur la face nord et la face est. « Les deux anomalies étaient connues. Pas ce détail. » Durant trois heures de dessins d’après nature, avec une lumière changeante, c’est une mise en perspective nouvelle qui est apparue.

 

« François a toujours prôné et défendu dans ses créations les collaborations multidisciplinaires qui créent de l’innovation que ce soit dans son travail de scénographe ou de dessinateur. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés chez Dassault Systèmes en travaillant ensemble sur la Douce et Revoir Paris. Il a le pouvoir aujourd’hui de nourrir les imaginaires grâce à son œuvre et il ne faut pas oublier qu’un ingénieur n’est finalement qu’un grand enfant qui reste bercé par son imaginaire et l’envie de le réaliser grâce aux sciences et la technologie », indique Mehdi Tayoubi, président et cofondateur de HIP Institut, à l'origine de l'expédition avec l'université du Caire.

 

« Moi ? Je me suis simplement contenté de dessiner », reprend François Schuiten. « Durant cette période de travail, on ressent une certaine compression du temps, rendue alors par l’aquarelle. Devant soi, on a une pierre cassée, érodée, avec une histoire qu’il ne faut pas interpréter. À cet instant, il faut s’oublier pour rester le plus rigoureux possible. Et c’est extraordinairement relaxant. »

 

En dévoilant ce positionnement insolite des pierres, le dessinateur a révélé un élément sur lequel les scientifiques ont alors travaillé. « C’est incroyable de ressentir ce que les pyramides génèrent d’irrationnel : elles occasionnent tant l’attirance que la passion. D’ailleurs, je dois y revenir : en arrivant, j’avais seulement l’envie de dessiner pour capter les scènes. Avec le recul, j’aurais changé encore de regard, et trouvé des choses qui m’appartiennent un peu plus. » 

 

 

 

La frontière des siècles qui séparent ScanPyramids des dessins de David Roberts devient plus mince, soudainement. « Il fut le témoin de son temps, comme moi du mien. Cette fascination qu’exerce la grande pyramide m’a nourri et je ne suis pas le seul. Edgard P. Jacobs, pour Blake et Mortimer et Le mystère de la Grande Pyramide avait déjà rendu ces paysages. Il n’avait pas eu la chance de se rendre en Égypte : il s’est inspiré des photographies et des travaux d’archéologues pour ses dessins. » 

 

Bien entendu, quarante siècles nous contemplent toujours – et même 42 désormais. Et loin du romantisme d’un autre temps, reste alors le pouvoir qu’exerce le lieu. « C’est extrêmement déconcertant d’être face aux pyramides. »