Humilier les auteurs, refroidir les éditeurs : “On peut tout à fait vivre sans Angoulême”

Nicolas Gary - 02.02.2016

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Depuis quelques années, le Festival de la BD d’Angoulême avait pris l’habitude d’accueillir près de 200.000 visiteurs, selon la société qui organise la manifestation, 9ème Art+. Un chiffre qui faisait sourire les professionnels de la sécurité, sur place, et qui fut soudainement remis en cause dans une étude présentée au Conseil général de Charente. 

 

Angoulême FIBD

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pour 2015, le préfet attendait en effet 40.000 personnes, considérant que la fréquentation serait doublée. L’année passée, certes les médias furent plus nombreux – effet Charlie Hebdo oblige –, mais le chiffre de 200.000 visiteurs fut encore avancé. Vaste blague ? Le directeur de la manifestation envisageait une baisse de la fréquentation de 10 %, lors d’un point presse à 14h, le 31 janvier, dernier jour de la manifestation. 

 

C’était quelques heures avant que le grand ratage des Fauves ne survienne. Une estimation « au doigt mouillé », rapporte Sud-Ouest. Et dans le même temps, Stéphane Beaujean, codirecteur, assurait que les expositions Morris et Lastman, au Chais Magelis, avaient déjà atteint les seuils des expositions 2015, le samedi midi. Au doigt trempé ? « La dimension culturelle du festival fonctionne de mieux en mieux. C’est ce qui nous caractérise et qui n’est pratiqué nulle part ailleurs », précisait le codirecteur.

 

En matière de chiffres, on restera sur sa faim. L’intervention du préfet avant l’édition de 2015 a-t-elle refroidi les ardeurs numéraires ? Selon l’étude présentée l’année passée, on parlait de 15 à 20.000 visiteurs en moyenne suivant les éditions du Festival. « Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que le comptage se fait à l’entrée des bulles. Autrement dit, une personne qui rentre plusieurs fois sera comptabilisée plusieurs fois », rapportait un journaliste à ActuaLitté.

 

Après le desistement de Dupuis, celui de Le Lombard ?

 

Mais les retombées cette année sont définitivement radioactives. François Pernot, directeur du pôle image de Média Participations, s’est lancé dans une attaque en règle. Les éditions Dupuis, propriété du groupe depuis 2004 ont arrêté de venir à Angoulême à partir de 2012. « Mais le problème, c’est que l’on se sent trop en décalage par rapport au festival. Et puis, venir à Angoulême coûte cher, en temps comme en argent », expliquait déjà Oliver Perrard, directeur général de Dupuis. 

 

Et la maison précisait : « Si nous avons une exposition, un anniversaire, un événement précis, alors oui, nous pensons utile de nous engager. Mais ouvrir une librairie dans le Salon d’Angoulême, pour le plaisir de l’ouvrir, non, sans façon. »

 

La charge est plus grande encore, et les menaces à peine voilées, dans les propos de François Pernot : « L’aura d’Angoulême est devenue internationale. Mais la manifestation ne joue pas son rôle d’étendard et c’est fort dommage. Si on analyse froidement la situation, on peut se dire qu’on peut tout à fait vivre sans Angoulême. » Boycotter une manifestation trop onéreuse, qui plus est, on y songe, chez Média Participations. 

 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Après Dupuis, Lombard pourrait abandonner la manifestation, mais la presse nationale, toujours la presse, fait encore hésiter. Et puis, l’attribution à Hermann du Grand Prix, cette année, pousse l’éditeur Le Lombard à confirmer sa présence pour 2017. Certes, mais peut-on s’attendre à plus ? (via DBD)

 

"Car vous n’en avez rien à faire de nous."

 

Sachant qu’entre-temps, les dérives se poursuivent : Éric Wantiez, scénariste avec 16 albums au compteur, se lance dans un plaidoyer au vitriol contre... Franck Bondoux. Le pauvre homme doit avoir le dos large. Le bilan que tire l’auteur de cette édition 2016 est sombre, et surtout, grande la rancœur. Habitant à Angoulême, il ne gardera qu’un mauvais souvenir, et, « monsieur Bondoux, c’est à vous que je le devrai. Oui, oui, à vous. À vous parce que, bien qu’on ne se connaisse pas, vous m’avez pas mal méprisé et humilié depuis quelque temps ».

 

Et de lister « les classiques et habituelles histoires de subventions exorbitantes alors que vous ne daignez même pas justifier vos dépenses ». Du classique en somme. Auquel s’ajoute la rémunération des auteurs – ou plutôt, l’absence, lors de cette édition encore. Le sujet est disputé, et le FIBD avait choisi se réfugier derrière la convention passée avec le CNL, qui n’était pas contraignant pour 2016. 

 

Le point d’orgue, d'après le scénariste, fut cependant les faux fauves. « Vous dites humour, je dis grossièreté. Vous dites incompréhension et je dis incompétence. »

 

Vous avez humilié des auteurs et, ce faisant, vous avez humilié tous les auteurs. Votre humour si fin, même dans ce monde infantile et un peu crétin de la bédé, ne pouvait pas passer. Il se trouve de plus que nous sommes un peu sous pression en ce moment. Mais vous n’êtes sans doute pas vraiment au courant, et, même si vous l’êtes, vous devez vous en foutre royalement.

Car vous n’en avez rien à faire de nous.

 

Yan Lindingre, rédacteur en chef de Fluide Glacial, n’avait pas manqué l’occasion : les relations entre la publication et le FIBD ne sont plus vraiment au beau fixe. « Annoncer des lauréats puis annuler le palmarès, c’est vraiment aussi poilant que retirer la chaise quand la personne s’assoit. »

 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

"Il ne s'y passe pas grand-chose"

 

Peut-être le mot de la fin reviendrait-il à François Pernot : « Ce festival, fruit du hasard et d’une nécessité est un peu une aberration, car il y a un dysfonctionnement entre les niveaux régionaux, nationaux et internationaux qui sont globalement inconciliables. » Et s’il se dit international, « il ne s’y passe pas grand-chose si on le compare à la Japan Expo en France [...] ou au Comicon aux États-Unis. »

 

Quand ce dernier affirme alors que des discussions, chapeautées par Guy Delcourt ont eu lieu, entre les éditeurs et les organisateurs, sans trouver de compromis, on rit jaune. Il assure que « les divergences entre les parties sont trop grandes » et que les « sélections proposées sont le reflet d’un état d’esprit qui nous convient moyennement à tous ». 

 

Dont acte...

 

Les constats, attaques, critiques, humiliations, se répètent et se suivent, avec une régularité qui devrait interroger Olivier Poivre d’Arvor. Nommé ambassadeur de l’attractivité culturelle par Laurent Fabius, ce dernier s’était rendu du Festival avec pour mission de parler de l’exportation de la culture et des savoir-faire. Puiser dans le soft power français, de quoi réaliser des alliances avec d’autres États. 

 

 « Je pense que là vous avez un objet, pas uniquement la bande dessinée, il faut quand même le cerner : l’industrie derrière l’art, que vous pouvez franchiser », expliquait-il. Franchiser Angoulême, son pôle d’expertise et d’image, certes, mais avant tout, le purger de ses travers – et de ses torts, ajoutent certains. »