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Humour incisif et touches de poésie : le génie de Franquin

La rédaction - 10.01.2017

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PORTRAIT – Fluide Glacial a fait paraître une édition enrichie des Idées noires de Franquin. Un album réunissant des interviews et des témoignages, autour de l’œuvre et de l’auteur. Gérard Viry-Babel, qui a supervisé la création de la BD Franquin. Il Etait Une Fois Idees Noires, ouvre une page consacrée à l'auteur – dessinateur de génie, sa modestie dut-elle en souffrir. En partenariat avec Fluide Glacial, ActuaLitté propose cette biographie inédite et amicale comme un bel hommage.

 

Franquin Gaston Idées noires autoportrait

Autoportrait dans la planche 727 de Gaston, Spirou 1972

 

 

« C’est en lisant des histoires américaines que j’ai appris à dessiner comme à peu près tous les gars de ma génération. Peut-être aussi que ma vocation a été déterminée par un tableau noir. Un oncle m’avait offert un de ces tableaux d’écolier, une planche noire supportée par un trépied. Il s’est fait que mon père a été frappé par un gribouillage que j’y avais inscrit, un dessin à la craie représentant un chien qui respirait une fleur. Mon père trouvait le dessin si beau qu’il est allé avec le tableau noir chez un ami photographe et qu’il l’a fait reproduire. Quand vous avez cinq ans et qu’on prend au sérieux votre œuvre au point d’en faire une photo, ça vous fait un certain effet. » (in Spirou 1636, 21 août 1969, « Quand ils avaient votre âge ».)

 

De l'enfance à Spirou

 

André Franquin est né le 3 janvier 1924 à Bruxelles. Enfant, il dévore les illustrés américains Popeye, Snuffy Smith, et développe très vite une prédisposition pour le dessin. Son père, employé de banque, est un homme sérieux et strict, à l’opposé des aspirations humoristiques de Franquin qu’il ira chercher dans ses lectures. Destiné à l’ingénierie agronome, sa mère convainc ce dernier de l’envoyer à Saint-Luc, école d’art religieux, en 1943 où il se met réellement au dessin en illustrant des fables, et en s’essayant à la caricature. Repéré par Eddy Paape, il est embauché au studio d’animation CBA où il fait la rencontre de Morris. Il sera rejoint deux ans plus tard par Peyo.

 

Jusqu’en 1945, ils réalisent de nombreux courts métrages animés, puis, après la faillite de CBA, se retrouvent tous embauchés aux éditions Dupuis. Là, ils sont chaperonnés par Jijé, une rencontre déterminante : « Pour la première fois de ma vie, je rencontrais un adulte qui n’était pas un emmerdeur. » En 1946, Jijé confie les aventures de Spirou à Franquin. Le personnage s’étoffera et deviendra célèbre sous sa plume pendant presque 20 ans.

 

Franquin devient rapidement la pierre angulaire au sein du journal Spirou : en plus de la série éponyme, il réalise de nombreuses couvertures, pages promotionnelles et autres « bricoles » qui alourdissent un peu plus chaque fois sa charge de travail déjà immense.

 

En 1955, suite à un différend avec Dupuis, il quitte un temps Spirou pour Tintin où il crée la série Modeste et Pompon. Il revient pourtant vite chez Spirou tout en continuant cette unique collaboration avec Tintin. Au milieu des années 60, c’est le « burn-out » en plein album de QRN sur Bretzelburg dont il interrompt un long moment l’exécution. Il le terminera avec le soutien de Greg, et l’album est encore à ce jour considéré par beaucoup de lecteurs comme un des meilleurs Spirou.

 

Yvan Delporte

 

La rencontre avec Yvan Delporte sera, comme pour Jijé, un tournant dans sa carrière et le début d’une longue amitié. C’est d’ailleurs durant la période où ce dernier est rédacteur en chef du magazine Spirou, en 1957, que Franquin créera un autre personnage mythique : Gaston.

Illustration de couverture du Livre d’or de Franquin, 1982

 

 

En plus d’être un des meilleurs rédacteurs en chef de sa génération, Delporte est un grand gagman et un excellent scénariste. Il collaborera étroitement jusqu’à la fin à l’œuvre de Franquin et a indéniablement sa part dans le succès de Gaston et des Idées noires (il collabora aussi à beaucoup d’autres séries dont les Schtroumpfs de Peyo, entre autres). Dans son sillage un autre grand dessinateur, Jidéhem, épaulera Franquin, en particulier (mais pas que) sur les décors de Gaston. On notera que son pseudonyme reprend l’acronyme de son nom : Jean de Maesmaker... [L’histoire raconte que Jean de Maesmaker (JDM) ressemblait tant au père de Jidéhem que Franquin lui donna son nom en hommage, NdR]

 

Le génie de Franquin

 

Le génie de Franquin se trouve à tous les niveaux de son œuvre : dans son inventivité scénaristique, son humour incisif dont le pinacle est atteint avec Gaston, et la touche de poésie dont il parsemait ses bandes (Le Nid des Marsupilamis en est peut-être le meilleur exemple).

 

Son dessin, souvent chirurgical et « pinailleur », transcendait le réel : Franquin était un grand observateur du monde, ces animaux passés sous sa plume sont détaillés, vivants. De même, le mobilier (et l’im — mobilier) dans ses planches pourrait faire l’objet d’un catalogue ! Et la précision de sa représentation donne une ambiance particulière à ses histoires. Et puis il y a les véhicules : qui n’a pas rêvé de voyager dans le Fantacoptère ou la Zorgmobile, ou juste de faire un tour dans la Quick super !

 

Photographie de Franquin au début des années 1960

 

 

 

Cependant, la précision de son dessin dépasse la simple prouesse technique : elle est au service de son récit. Chaque élément de décor, chaque expression sur le visage des personnages est étudiée, travaillée, « chipotée » pour les besoins du gag, de la situation. On peut passer des heures à scruter une seule case et admirer les détails de la composition. Enfin, il y a le mouvement, hérité de son expérience dans le film d’animation.

 

Franquin a toujours cherché à reproduire aussi précisément que possible la sensation de mouvement comme en témoigne une des séquences les plus sensationnelles qu’il ait réalisé : la course cycliste dans La Mauvaise Tête, invariablement citée par tous les Franquinophiles.

 

Idées noires

 

Dans les années 70, Delporte, qui n’est plus alors rédacteur en chef, et Franquin sont déçus de la nouvelle ligne éditoriale de Spirou qu’ils trouvent peu en phase avec leur époque. Avec l’accord de Dupuis, ils créent en compagnie de Fred Jannin Le Trombone illustré, journal « pirate » inséré dans le magazine Spirou. Cet ovni qui ne vivra que durant trente numéros sera le berceau des Idées noires, le grand œuvre de Franquin.

 

Franquin : “Les Idées noires, c’est Gaston trempé dans la suie” 

 

 

À l’arrêt du Trombone illustré, Gotlib convainc Franquin de continuer la série dans Fluide Glacial. Les vingt dernières années de sa carrière seront empreintes d’humour noir, et d’un regard pessimiste sur le monde qui sera souvent, et exagérément, assimilé à de la dépression chronique.

 

Monstre de travail, Franquin déclara sur la fin de sa carrière : « L’ennui, dans ce métier, c’est qu’on n’a pas le temps de s’accouder à un pont à regarder passer les locomotives. Meuh !!. » (Spirou 1636, 21 août 1969, « Quand ils avaient votre âge ».)

 

 

Texte de Gérard Viry-Babel, extrait de Franquin. Il était une fois les Idées noires

(Ed. Fluide glacial. sortie le 18 janvier)

 

 

Le premier strip des Idées noires, paru dans Le Trombone illustré n°1 (Spirou n°2031, 17 mars 1977)