“Il faut « produire » les bandes dessinées avant de penser à les vendre”

Clément Solym - 11.02.2020

Manga/BD/comics - Univers BD - editions Long Bec - Astérix année BD - bande dessinée éditeur


Les éditions du Long Bec, fondées en 2012, viennent d’être mises en liquidation, ce 20 janvier. La fin d’une aventure toute de bande dessinée faite, indique Éric Catarina, le fondateur. « Le combat fut rude ces derniers mois, mais la chute continue des ventes et les taux de retour très élevés ont eu raison de mon enthousiasme, de mon énergie... et de tous les capitaux investis dans la société ! »



 
Huit années d’existence qui basculent donc, et surtout, dément le fondateur, « aucun repreneur ne s’est manifesté », pas plus pour le catalogue que pour la marque. Une fin « dramatique », tant pour l’équipe que pour les nombreux auteurs qui ont publié leurs œuvres. 

Ce sont 98 albums qui furent publiés, vendus en tout à 40.000 exemplaires. S’en suit un texte d’Éric Catarina, qui laissera un peu d’amertume et quelques réflexions.

 

2020, Année de la BD... réellement ? 


Alors que 2020 a été officiellement consacrée « Année de la Bande Dessinée » et que celle-ci ne s’est, selon les médias, jamais aussi bien portée, la réalité, en particulier pour les petits acteurs de ce secteur d’activité (c’est-à-dire la grande majorité des auteurs et petits éditeurs), est tout autre.

En effet, se contenter de regarder les bons chiffres de vente annoncés pour 2019 donne du marché de la BD une image totalement faussée, car ces chiffres intègrent notamment le dernier « Astérix », qui, à lui seul, déforme la comparaison d’une année sur l’autre, puisqu’il ne sort un « Astérix » que tous les deux ans... Ces effets d’annonce masquent la réalité : la grogne — légitime — des auteurs de plus en plus précarisés, la surproduction toujours patente, les ventes moyennes au titre en baisse continuelle, et les taux de retours en constante augmentation. 

La bande dessinée est bel et bien en crise, du moins pour les petits éditeurs indépendants et la grande majorité des auteurs. Seuls s’en sortent les auteurs « bankables » et ceux qui tiennent les manettes de la diffusion et de la distribution, les gros éditeurs. 

Le système a atteint — et même dépassé — ses limites, un système qui concentre à lui seul toutes les interrogations économiques, sociales et environnementales qui agitent actuellement notre société de consommation. 

En fait, comme tout le secteur du livre, la BD est fondée sur une « économie de l’offre », avec un postulat simple : il faut pouvoir permettre à tous les livres d’être présents sur le marché, et les lecteurs pourront ainsi faire librement leur choix, en s’appuyant notamment sur le rôle prescripteur du libraire.

Sauf que, dans ce contexte, la solution magique a cru être trouvée... dans la possibilité accordée aux libraires de « retourner » aux éditeurs et se faire rembourser par ces derniers tous les ouvrages non vendus. Néanmoins, ce système ne peut fonctionner que sur un marché en croissance, sinon on se retrouve très vite en « surproduction », de par la fuite en avant financière qu’entraînent ces retours. 

C’est exactement ce qui est arrivé dans le secteur de la BD ces dernières années (que ce soit sur les BD franco-belges, les romans graphiques, les mangas ou les comics) : il faut “produire” les albums de bande dessinée avant de penser à les vendre. 
 
Or un album de BD est très cher à « produire » : il faut d’abord payer les auteurs, sous forme d’avances sur droits, sans savoir a priori ce que sera le niveau effectif de ces droits. Ensuite, et c’est une conséquence directe de ce schéma « surproductif », pour la très grande majorité des albums mis sur le marché, plus de 50 % sont retournés à l’éditeur et malheureusement ne seront très souvent plus jamais revendus ; la plupart sont donc détruits. 

Seuls les « majors » de l’édition BD peuvent se permettre de payer des avances plus importantes à certains auteurs en comptant sur les grosses ventes d’autres auteurs. Et seuls ces majors peuvent imprimer deux fois plus de livres que « nécessaire » sans trop en souffrir. Ce n’est pas le cas des petits éditeurs. Cette fuite en avant se fait avec la complicité involontaire des libraires, qui se retrouvent noyés dans une offre pléthorique, dans laquelle seuls les titres de quelques gros éditeurs sont visibles et finalement vendus. 



 
Derrière la survie des petits éditeurs et la nécessaire pluralité de l’offre, il y a des femmes et des hommes, les auteurs. Si toutes les petites maisons d’édition BD disparaissent comme le Long Bec, les auteurs seront de plus en plus soumis à la logique purement financière des gros éditeurs. Une logique qui tend à « n’investir », en terme marketing notamment, que sur « ce qui pourrait marcher » ; dans un tel contexte, de moins en moins d’auteurs seront publiés ou soutenus. 

Et à côté des dimensions économique et sociale, il y a également la question de l’environnement : le WWF a publié récemment un rapport alarmant sur l’industrie du livre, pointant justement la surproduction évidente de BD, qui génère au bout du compte un énorme gâchis de papier... Sans parler de l’empreinte carbone liée aux retours massifs d’albums (transport, destruction, etc.). 

En tant que petite maison d’édition, nous déplorons cette logique économique qui entraîne toute la chaîne du livre dans un engrenage mortifère. Ce système mériterait d’être remis à plat.

Mais nous sommes fiers malgré tout d’avoir pu travailler avec autant d’auteurs talentueux et d’avoir permis à leurs albums d’exister. 


Commentaires
Triste (bien que je fasse pas réellement de la Franco-Belge / quelques titres/An).



la multiplication des titres est un vrai problème (j'ai pas de solutions).
Une BD, c'est environ 20 k€ d'investissement au départ...

Ici, 40 000 BD pour 100 BD, ça fait en moyenne 400 BD de vendues par exemplaire... à 15 € la BD, un chiffre d'affaire de 6000 € (au mieux !)... soit 2000 € pour l'éditeur (au mieux encore !). Un trou de 18 000 € par BD donc !

Tout est dit malheureusement...
De ce que j'ai compris du texte de l'éditeur Eric Catarina sur la page Facebook de la maison d'édition ce sont 40.000 exemplaires vendus pendant l'année 2019, année avec 32 nouveautés (sachant que les sorties de toute fin d'année n'auront pas encore eu le temps de trop se vendre). Après il faut ajouter les ventes du fond, mais on sait que c'est particulièrement compliqué de faire vivre son fond en librairie... Cela fait de meilleure entrées par titre mais de toute façon pas assez pour trouver l'équilibre financier de la structure et de tous ses intervenants, auteurs compris. C'est bien dommage et en effet le marché n'a jamais été aussi "dur" pour les petits/moyens éditeurs et les auteurs.
Le libraire à la part facile, il prend plus de 30% du prix des ventes, il remplit sa boutique à l’œil et retourne les invendu à moindre frais, le voilà le problème... Allez donc demander au poissonnier ou à d'autre point de diffusion de différent produits, s'il y a retour des invendus ! Par ailleurs, cette attitude de retour et destruction des invendus, n'est pas très écoresponsable et contribue grandement à la destruction de la planète, quelle irresponsabilité, quel gâchis de papier.
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