La bande dessinée “devient un métier quand on vend”

Nicolas Gary - 01.06.2019

Manga/BD/comics - Univers BD - auteurs BD revenus - bande dessinée financer - édition auteurs rémunération


L'industrie de la bande dessinée connaîtra de nouveau une année 2019 exceptionnelle, avec la sortie du nouveau tome d’Astérix, toujours moteur dans les ventes. Avec 44 millions d’exemplaires écoulés en 2018, la BD pèse 510 millions € dans le marché du livre, avec une croissance de 2,5 % — alors que le teigneux Gaulois n’avait pas pointé ses tresses en 2017. Pour autant, le métier d’auteur BD est lié à une souffrance incontestable – en grande partie économique.

Amiens BD
vivre de la BD, une fenêtre de tir, ou murée ? fresque murale à Amiens réalisée par Pierre-Henry Gomont
 

Au cours de la journée professionnelle proposée par les 24es rendez-vous de la BD d’Amiens, le marché de la bulle a pu rapidement être évoqué. Mais quel point commun entre Astérix, Batman et Blake et Mortimer ? Il s’agit là de séries largement connues du public – et dont le talent des auteurs qui ont pu les reprendre en main ou les continuer participe de ce succès. Pourtant, une question se pose : est-il encore possible de vivre comme auteur de BD, sinon en passant par ces figures de proue du phylactère ?
 
Récemment, François Schuiten a annoncé que Le dernier pharaon serait certainement son dernier album BD. Des contraintes réelles pèsent : le temps de création, « parce qu’il me faut trois ans pour réaliser un projet, et que je n’en ai pas encore trouvé ». Une temporalité incompressible, mais qui ne masque pas une autre réalité : « Longtemps, j’ai fait de la scénographie pour payer mon travail d’auteur : des travaux qui me permettaient d’acheter le temps de création. »
 

Temps de travail ou temps de cerveau ?


Et cette réalité économique qui rattrape un auteur est connue de tous. « Le financement de la création, nous en parlons énormément entre nous – entre auteurs. Il est de plus en plus difficile d’en faire son métier », poursuivait-il devant la salle. « Alors, oui, cette question m’importe : peut-on encore imaginer des projets en dehors des séries qui ont leur propre notoriété ? Comment parvenir à financer décemment toutes les années de travail ? Dans mon cas, de dessinateur réaliste, cela implique de la documentation, des recherches… et c’est extrêmement compliqué », lance-t-il.

François Schuiten
François Schuiten

 
Enrico Marini, prenant le micro, baisse un peu la voix : « Moi, je ne vais pas me faire des amis, mais je gagne très bien ma vie avec la BD. » Et d’apporter immédiatement une nuance : « Quand je fais un album, c’est en 7 ou 8 mois, au maximum un an. Si j’avais à m’attaquer à Blake et Mortimer avec le sens du détail de François, bien entendu j’aurais besoin de quatre ans pour le faire. » 

Marquant une brève pause, il ajoute : « Sauf que je n’en aurais pas la patience ! » Avec un temps de production plus court, la possibilité de produire plus est évidente — mais ne règle pas vraiment la question de ce que peut valoir le temps de création. La question revient alors, sans cesse : pourquoi le droit d’auteur est considéré comme un revenu d’activité ? Et ce alors que les créateurs entrent dans un pur système de récompense sans valeur travail.   

Denis Bajram le répétait récemment : « Il devient de plus en plus difficile de vivre de la bande dessinée. Parce que les ventes de tout le monde baissent et qu’en même temps la quantité de travail augmente, ne serait-ce parce qu’on doit en plus prendre en charge notre promotion… » 
 

Produire plus vite, une solution ?


Alors, le cas d’Enrico Marini, rare, ne souffre pas vraiment la comparaison. Lui-même reconnaît que les solutions ne sont pas légion : « Soit accélérer le rythme, ce qui n’est pas toujours la bonne méthode, soit faire un autre métier pour financer. De la publicité, des illustrations… certains font du cinéma ou des jeux vidéo, des affiches ou des couvertures de roman. » Et avec un ton pince-sans-rire : « On peut aussi envisager le strip-tease. Mais si on aime ce métier, il faut des sacrifices. »

Yves Schlirf, directeur général adjoint de Dargaud Benelux – éditeur du Batman de Marini et du Dernier pharaon intervient : « La bande dessinée, ce n’est pas un métier en soi. Cela devient un métier quand on vend. C’est pareil pour la littérature : mon épouse fait des romans, avec des avances de 1500 €. Quand elle vend 1500 exemplaires, les revenus ne sont pas extraordinaires. »

Et l’éditeur d’abonder : « Il faudra faire autre chose, un autre métier. Ce n’est pas parce que l’on veut faire de la BD que l’on va gagner sa vie. Et ce n’est d’ailleurs la faute de personne : un auteur doit avoir de la chance, trouver un public. Mais le métier de dessinateur s’ouvre sur plusieurs autres domaines. »

Marini conclut : « Le financement participatif, pour le moment, ne me convient pas. Cela pourrait être complémentaire. Reste que c’est le public qui finit par décider : si le produit est bon, il finira par rencontrer ses lecteurs. » 

Quant à cette fin de carrière, qui a provoqué un certain émoi, François Schuiten la relativise auprès de ActuaLitté : « Dans trois ans, j’aurais cumulé 50 années de carrière. J’ai le droit d’avoir envie d’autre chose, d’autres aventures. Et puis, toute fin est un commencement », conclut-il en riant. 


Crédit photos : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
Plutôt que de se plaindre en permanence, concentrons-nous sur le nerf de la guerre : la part du gâteau = 1/5.
Et on pose la question des éditeurs qui sans rien produire de leurs contenus, eux, gagnent bien leur vie ? Même le plus bas d'échelon d'une maison d'édition gagne mieux que les auteurs alors que toute l'industrie se repose sur leur travail. C'est une honte totale.

Remunerez mieux les auteurs, simplement. Allouer une plus grosse part des bénéfices ne vous bouchera pas le trou.
Cessons de rêver et de nous plaindre, agissons !



Ben oui, toujours pareil : augmenter sensiblement la part du gâteau qui nous revient de droit serait l'idéal. Mais dans un système capitaliste, le droit (=le bras du politique) est au service de l'économique, et si nous attendons que le droit nous défende, nous petits auteurs, on peut attendre encore longtemps... Donc il faut aller sur le terrain de la négociation. Mais que sommes-nous en mesure de négocier ? Nos oeuvres sont-elles si exceptionnelles qu'elles aimantent l'attention des lecteurs sur 300 pages, qu'un producteur voudra s'en emparer pour en faire une série ou un film... ? Notre talent est notre seul atout. Le capitalisme veut briller. Il est attiré par tout ce qui brille. Mais pas par des bijoux de pacotille, par de l'or et des métaux précieux qu'il pourra revendre ensuite à la découpe. Alors sommes-nous si précieux que ça pour exiger une meilleure part du gâteau ? Le talent est-il démocratique ? Non, le talent est capitalistique (il est rare et il est donc cher), c'est un métal précieux difficile à extraire de la roche et qui se négocie âprement sur le marché des transferts (mercato) ...
Il y a un bon moyen de gagner trois fois plus : Devenir sont propre éditeur .
Ben le problème c'est la diffusion non ? Alors comment qu'on fait tout seul quand on a pas de réseau de libraires à disposition ?
Je rejoins Délirius en ajoutant qu'aujourd'hui de nombreux outils (numérique) permettent de le faire :

Ulule (pour le financement de la création/achat des lecteurs presque en direct)

Imprimeur en ligne (impression au format et quantité exacte souhaité)



Pour appuyer mes dires, j'ai participé récemment à une campagne pour une BD française "Effondrement" de Actuanimée (https://fr.ulule.com/effondrement/)dont le financement initiale de 15K€ s'est terminé à 319K€ en 40J environ. Le projet date du mois d'avril 2019.



Encourageant, non ?
Chers amis pleins de bonnes intentions, il me semble que lorsque l'on veut faire valoir le métier de dessinateur, on commence par créditer les auteurs dont on prend les dessins pour illustrer son propos. Et cette petite fresque masquant des fenêtres murées (pour certaines) rue de la vallée à Amiens, a été réalisée par mes soins. Je vous renvoie donc à cette vieille histoire de paille et de poutre dans l'oeil...
On l'ajoute sur le champ.

Merci de votre commentaire.
Un auteur doit vendre pour prétendre à l'exercice du métier d'auteur ? Non monsieur, un auteur ne vend pas. L'éditeur, lui, a un service commercial qui s'en charge.

L'auteur cède des droits qui lui valent rémunération. Le travail effectué aboutissant à la cession de ces droits doit être rémunéré, si ce n'est à sa juste valeur, au moins de façon à ce que l'auteur puisse vivre décemment.

Je vois mal un maraîcher s'entendre dire : "on veut bien te prendre tes légumes, mais comme on n'est pas sûr de les vendre, on te filera les sous lorsqu'on les aura".

Pas de sous-métier dit-on ? Ce n'est pas la pensée de tous apparemment.

Et moi je m'imagine mal me dire "tiens, j'ai envie d'éditer des auteurs, mais comme je ne suis pas sûr de vendre leurs livres, je vais les sous-payer". Avant d'avoir la chance de trouver son public, l'auteur doit peut-être trouver le bon éditeur, non celui qui met l'excuse de la chance avant celle d'une mauvaise promotion.
Ben c'est pourtant le cas, non ? Ça n'est pas du cynisme que de le dire, c'est juste une photographie du réel : "L'auteur cède des droits qui lui valent rémunération."... s'il vend, sinon c'est copec, nada, rien. On peut le regretter mais c'est comme ça. Le droit d'auteur est corrélé à l'espoir qu'ont l'éditeur et le libraire de vendre. Les autres maillons de la chaîne que sont le distributeur et le diffuseur, eux, gagnent à tous les coups. C'est le lecteur qui décide de la rémunération des auteurs en fonction qu'il choisira ou pas de les lire. Le producteur de légumes ou de lait vend sa production, qu'elle soit achetée ou pas par le consommateur. C'est un autre système.
Bon, je me vois obligé de développer un poil pour démontrer l'arnaque du business de l'édition pour les auteurs. ( les dindons de la farce ) Primo, il y a assez peu de secteurs économiques dans lesquels un producteur qui fabrique un produit de A à Z accepte d'être dépossédé des 90% du revenu généré par ledit produit. Secundo, L’éditeur ne fabrique pas la BD c'est l'imprimeur qui s'en charge. Il ne la distribue pas non plus ( distributeur ) et ne la vend pas, vu que c'est le boulot du libraire. Et vu qu'une BD ne coûte qu'un peu plus d' un euro a produire ( Tarifs d'impression Europe de l'est ) et qu'on commence par des petits tirages, il ne prend pas vraiment de gros risques financiers. Par contre pour encaisser il est champion! 30%s bénéfices pour faire quelques téléphones et avancer un peu de pognon alors que l'auteur en a chié un ou deux ans sans être payé ! Faut pas déconner ! lol
Ben oui on le sait tous, c'est une belle arnaque. Le système est verrouillé de l'intérieur. Quasi impossible de faire sans lui.
Bien au contraire. Il fut un temps où en effet c'était extrêmement difficile mais aujourd'hui on peut quasiment être en direct avec les lecteurs. (circuit court)

Notamment avec des solutions comme j'ai cité précédemment. C'est nouveau donc effrayant j'imagine. Mais je peux vous dire que j'ai encore du mal à croire la prouesse que l'auteur que j'ai cité à réussi ! (passer d'une demande de financement à 15K€ pour finalement obtenir 319K€ en 40jours !!!



Cette artiste raconte dans sa vidéo qu'il a volontairement refusé de passer par un Éditeur (pour les raisons que vous avez cité...) et regardez le résultat!



Est-ce que c'est pas ça l'avenir pour les auteurs ?



C'est un travail supplémentaire, indéniable, mais qui supprime des intermédiaires gourmands !
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