États généraux : "Artistiquement, la BD se porte bien. Économiquement, non."

Nicolas Gary - 31.01.2015

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Loin des Bulles où se retrouvait le public, les professionnels s'étaient donné rendez-vous à Théâtre d'Angoulême, pour la présentation des États généraux de la bande dessinée. ActuaLitté avait suivi le rendez-vous en direct, et aujourd'hui, le président de l'association des EG, Benoît Peeters, revient avec nous sur cette grande première. 

 

 

Benoît Peeters (Angoulême 2015)

Benoît Peeters (Angoulême 2015) (ACtuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Il y avait du beau monde, venu apporter son soutien à ce lancement : une vingtaine d'organisations d'auteur, d'éditeurs, société de gestion, ou encore la BnF et le ministère de la Culture. Dans la salle, on attendait un peu plus de monde, peut-être, mais les places encore libres n'étaient tout de même pas très nombreuses. Partis du problème constaté sur la réforme des retraites, que pilote le RAAP, les États généraux veulent maintenant incarner un grand mouvement d'observation du secteur de la bande dessinée. 

 

D'autant que plusieurs sujets concernent bel et bien l'ensemble du secteur : les auteurs, et pas simplement dans la BD, sont victimes d'un mouvement de paupérisation global. Et le modèle de diffusion, en librairie, dans les relations entre auteurs et éditeurs, doivent être interrogés. En introduction aux EG, ce 30 janvier, Benoît Peeters assurait : « Il ne faut pas se tromper de combat : les éditeurs sont des partenaires, pas des ennemis. Même si nous avons parfois des relations compliquées. »

 

Et puis, le tirage moyen diminue, et si le chiffre d'affaires du secteur s'est maintenu, c'est parce que l'on assiste à une surproduction problématique. « Le lectorat ne s'est pas élargi, au cours de ces dix dernières années. » Moralité : des auteurs appauvris, des lecteurs désorientés, des libraires qui sont démunis de même que les éditeurs. « Ce secteur est loin d'avoir la bonne santé que les médias lui prêtent traditionnellement. Artistiquement, oui, la BD se porte bien. Économiquement, non. »

 

Si la réforme des retraites est sur toutes les bouches, c'est aussi qu'elle inquiète particulièrement. Vient aussi la réforme du droit d'auteur, dans laquelle l'Europe s'est engagée.

 

« Le premier motif de réjouissance, c'est le nombre de partenaires mobilisés : tout est parti des auteurs, et maintenant, tout le monde y est associé. États généraux de la BD, cela ne signifie pas États généraux des auteurs de BD. Désormais, les auteurs sont le groupe moteur d'une réflexion d'ensemble », nous explique Benoît Peeters. Même les éditeurs se montrent plutôt rassurés de la manière dont les EG s'organisent. « Nous aboutirons à une véritable réflexion, un aperçu réel de l'état du marché, et la situation économique de la BD : c'est utile pour chacun des professionnels, auteurs, libraires, éditeurs. »

 

L'incident déclencheur, la réforme, a désormais montré qu'il « s'agissait avant tout d'un problème de personne ». L'intervention du président du RAAP, Frédéric Buxin, a fait grincer des dents : des chiffres erronés, peu crédibles, « et un homme qui ne s'est pas posé en interlocuteur pour une discussion ». Bien entendu, on salut la présence de l'organisme, fait plutôt audacieux. « Ils sont venus au feu, mais leur président était peu préparé, avec des données aussi peu crédibles, tout en ne créant que de la confusion. » 

 

Un changement de personne pourrait alors apporter une solution, « aucun auteur ne conteste la nécessité d'une réforme. Le tout est de parvenir à la financer »... 

 


 

Les études que portera le conseil scientifique des EG auront notamment pour vocation de mettre un terme aux sondages traditionnels. « Faire le portrait d'un lecteur, donner un aperçu de marché, cela s'opère avec des échantillons un peu bidon, et aboutit à des chiffres qui manquent de précisions et de sérieux. » Au risque que les études aillent à contre-courant des idées traditionnelles : la rigueur sera de mise, et tant pis si les résultats contredisent les choses tenues pour acquises.

 

Au cours des prochains mois, le travail va commencer, et chacun des partenaires s'impliquera. Et si les auteurs peuvent craindre d'être noyés dans l'ensemble, il ne faut pas oublier que les EG entendent parler du secteur, globalement. « Beaucoup des partenaires, comme la Sofia et les sociétés de gestion collective, apporteront un indispensable financement pour les études. C'est dans leurs missions, et pour avoir des choses sérieuses, il faut y mettre un certain prix. »

 

En outre, deux des dix études prévues toucheront directement les auteurs, et les huit autres apporteront des informations qui les concerneront également. Les EG ne sont d'ailleurs pas antinomiques d'un mouvement de protestation de la part des auteurs. « Le Syndicat des éditeurs, ou celui de la librairie étaient les interlocuteurs du ministère de la Culture, quand il avait besoin d'information. Ces deux syndicats savent se faire entendre. Maintenant, les États généraux compteront également dans le paysage. Nous avons montré que nous n'étions pas de doux rêveurs ou des artistes loin des réalités. »

 

Partenaire, collectif, les EG veulent également montrer la voie. « C'est étonnant que seuls les auteurs de BD se soient manifestés. La Charte, dans la jeunesse, fait beaucoup, mais du côté des auteurs littéraires, fiction, non-fiction, historiens ou essayistes, il se trouve de nombreux écrivains qui sont des professionnels. » Mais pourquoi un pareil silence ? « J'adorerais voir Jean-Marie Le Clezio se rendre au ministère de la Culture avec un auteur jeunesse, un auteur de bande dessinée, pour dire : “Nous appartenons tous au monde du livre, et nous nous battons pour les droits de chacun.” Ce serait fantastique : mais pourquoi cette mobilisation ne s'étend pas à l'ensemble de la profession. Et s'ils ne se battent pas, ils verront les dégâts de la réforme qui sera mise en place en janvier 2016. »

 

D'autant plus que, pour certains sujets, comme une taxation des livres d'occasion, une sorte de droit de suite adapté au monde du livre, ou l'utilisation du domaine public, pour le paiement des retraites, « profiteraient assurément de deux ou trois voix qui peuvent porter plus loin encore. C'est un appel que je lance : je suis aussi auteur de biographies, et des deux côtés, en BD comme en littérature, le combat est le même. Sauf que je trouve beaucoup d'alliés en bande dessinée, et beaucoup de silence du côté de la littérature. »