Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

medias

La revue dessinée, laboratoire oeuvrant à la compréhension du monde

Auteur invité - 04.07.2017

Manga/BD/comics - Univers BD - revue dessinée journalisme - comprendre monde BD - dessins journalisme revue


Créée en 2013, La Revue dessinée repose sur un projet éditorial ambitieux : explorer un sujet journalistique par la bande dessinée. Aujourd’hui la revue a quatre ans, l’occasion d’un retour sur son positionnement, ses choix, ses projets... Questions à son rédacteur en chef, Franck Bourgeron, et l’un de ses auteurs phares, Étienne Davodeau. 

propos recueillis par Catherine Mao



 

 

Catherine Mao – Après quatre années d’existence, qu’est-ce qui selon vous a constitué depuis le début et constitue encore aujourd’hui la spécificité et l’intérêt de La Revue dessinée ? 
 

Franck Bourgeron – L’intérêt que je vois dans le travail qu’on fait, c’est l’association d’un journaliste et d’un auteur de bande dessinée qui ont tous les deux une expertise : d’un côté une expertise de découpage et de récit, de l’autre une expertise sur un sujet journalistique. Au début, on le faisait sans en prendre conscience, aujourd’hui notre motivation c’est vraiment d’associer ces deux expertises pour obtenir à chaque fois un regard créatif. C’est cette expression singulière qui est à chaque fois une œuvre de création. 
 

Étienne Davodeau – Tous les reportages qui sont publiés dans la revue le sont quasiment sous cette forme, c’est-à-dire un binôme qui met en scène un savoir ou raconte un événement. C’est comme ça que j’ai travaillé avec Benoît Collombat pour Cher pays de notre enfance1. Du coup, on est dans un partage : on partage le savoir de quelqu’un et puis on l’emmène vers de futurs lecteurs.

Plus globalement, le projet éditorial de la revue rejoint tout à fait l’ambition d’auteurs – dont je fais partie – qui veulent utiliser le langage de la BD pour raconter des histoires proches de nous. La bande dessinée a longtemps été dévolue à l’imaginaire, l’humour, l’aventure... des récits qu’on imaginait. Aujourd’hui, l’idée c’est vraiment de s’en servir pour ne pas faire de fiction. La bande dessinée a une vraie capacité pour le faire et ne l’a pas beaucoup fait dans son histoire. Elle le fait depuis quelques années, notamment grâce à La Revue dessinée

 

Au début, La Revue dessinée est née de préoccupations d’auteurs, qui ne s’y retrouvaient pas forcément dans les conditions éditoriales et économiques qui leur étaient imposées et qui cherchaient un nouveau format, un nouvel espace d’expression... 
 

F.B. – Oui La Revue dessinée est née très clairement d’un ennui, de questionnements sur notre métier, de problèmes économiques, mais aussi de notre goût pour le journalisme et pour la bande dessinée. Au début, on avait envie de changer le rythme, c’est-à-dire d’avoir 230 pages pour installer un rythme assez lent et pouvoir ainsi poser un regard différent sur l’actualité. Ça changeait de ce que les auteurs faisaient dans leurs albums. Aujourd’hui, on en est au numéro 15, on commence à avoir plus de technique, à avoir des recettes, et puis on a créé la revue Topo pour les adolescents...

Tout cela nous renvoie à un vieillissement de la revue et nous amène à nous reposer des questions de rythme. Rythme du récit : comment on mène un récit ? Qu’est-ce qui est efficace en matière de récit ? Et puis rythme de la revue. On a envie de simplifier certains trucs, d’en essayer d’autres, par exemple d’essayer d’autres formes de journalisme dessiné qui ne soient ni des chroniques ni des reportages au long cours. La Revue dessinée, c’est vraiment une revue d’agitation, un laboratoire, à la fois graphique et journalistique, et c’est l’association des deux qui donne la personnalité de la revue. 
 

É.D. – Le format, la pagination, le rythme trimestriel de la revue, ce sont des choses qui m’intéressent beaucoup. Je fais partie d’une génération d’auteurs qui ont brisé le moule de l’album de 48 pages cartonné et coloré de notre enfance. Et le genre de récit qu’on fait aujourd’hui, ce n’est plus possible de le faire en 48 pages : ce sont des sujets plus complexes, plus longs, plus denses. Les reportages publiés dans la revue sont bien plus longs qu’auparavant et c’est quelque chose de très important : ce n’est pas seulement une question d’espace, mais d’ampleur narrative.

Et la bande dessinée de non-fiction a beaucoup contribué à faire exploser ce cadre-là. L’autobiographie, par exemple, a été déterminante, c’est l’un des genres qui ont ouvert des portes nouvelles. Alors aujourd’hui, la BD d’humour, d’aventure, de science-fiction, d’heroic fantasy existe toujours, mais à côté de ça il y a aussi de nouvelles possibilités.
 

On se souvient du premier numéro de la revue, Gipi avait dessiné sur la couverture un personnage avec un crayon entre les dents. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, on a vu se répandre beaucoup d’images montrant le dessin comme une arme de résistance... 
 

F.B. – Tout ça nous a replacés devant une responsabilité qu’on portait sans forcément s’en rendre compte. Ça nous a replacés devant notre métier, avec la conscience un peu plus aiguë que, oui, c’est un métier de combat. La génération des types qui ont été descendus avait déjà fait le boulot et ouvert le chemin de manière tellement naturelle qu’on a pu s’y engouffrer assez sereinement.

Charlie Hebdo faisait des reportages dessinés depuis longtemps (Cabu ou Riss par exemple). Alors on n’est pas exactement dans le même registre : nous on est dans l’actualité, eux dans la satire. Mais évidemment on s’est appuyés sur le travail de ces gens-là pour créer notre propre revue et pour ouvrir un canal de diffusion de la bande dessinée de reportages. On n’est pas des inventeurs, mais des catalyseurs. 
 

É.D. – Le dessin est évidemment une arme de résistance, mais il y a aussi autre chose. Pour mener à bien un travail documentaire pour la télévision ou pour le cinéma, il faut mobiliser beaucoup d’argent. Et à partir du moment où des gens mettent de l’argent sur un projet, ils vont avoir le pouvoir de l’orienter ou en tout cas de donner leur avis alors qu’on ne le leur demande pas forcément. La bande dessinée a cette vertu de ne rien coûter et par conséquent de donner à l’auteur beaucoup de liberté.

Évidemment, il faut un éditeur et un contrat, mais c’est sans commune mesure avec la vidéo ou le cinéma. Le grand luxe de la bande dessinée, c’est ça : à la fois elle ne coûte rien et elle prend du temps. Parfois, j’ai vraiment le sentiment de faire de la BD contre BFM TV, avec l’idée de me poser et regarder les choses calmement et en profondeur. 
 

Pourriez-vous nous en dire plus au sujet de votre processus de travail, et notamment décrire votre rapport, votre pratique du dessin dans le cadre d’un reportage dessiné ? 


É.D. – Mon processus de travail est assez simple, je l’ai fabriqué en faisant mes livres. Moi j’aime bien m’immerger et l’idée c’est d’être avec les gens et donc de très peu dessiner en leur présence. Par exemple, pour Les Ignorants2, j’ai été pendant presque deux ans ouvrier viticole chez Richard Leroy. Je passais du temps avec lui, dans ses vignes, dans sa cave.

Donc je n’allais pas sortir un carnet de croquis pour me mettre à dessiner, parce que ça m’aurait empêché de travailler avec lui et puis ça aurait interféré dans le déroulement de la journée. Donc toutes les pages et dessins sont faits dans mon atelier, a posteriori. Je ne prends quasiment pas de notes, sauf pour me souvenir d’objets un peu compliqués à dessiner de mémoire. Sinon, je compte sur ma mémoire, qui sélectionne les scènes qui vont m’intéresser. C’est l’avantage de pouvoir passer du temps : on n’est pas pressé, on trie, on laisse les choses venir. 

 

Qu’est-ce qu’un traitement en bande dessinée apporte à l’information ? Qu’est-ce que le dessin peut apporter à la compréhension du monde ? 
 

F.B. – Le fait même qu’un dessinateur et un journaliste s’engagent sur ce type de récit, passent un temps considérable ensemble, assis à une table à se poser des questions narratives, ça induit un rythme, un positionnement, un angle de vue. L’idée, c’est d’essayer des trucs différents et de jouer avec les différents niveaux de profondeur que permet la bande dessinée. Mais La Revue dessinée n’est pas une revue militante, c’est une revue engagée sur des sujets. 
 

É.D. – De mon point de vue, l’une des vertus de la bande dessinée c’est son évidente subjectivité. C’est un parti pris, c’est un monde où on doit dire « je », « c’est moi qui vous parle ». C’est une subjectivité assumée et expliquée et je crois que c’est beaucoup plus honnête qu’une prétendue objectivité à laquelle on ne peut pas prétendre. Quand on raconte quelque chose, quand on montre des images, on les montre toujours d’un certain point de vue. L’image est subjective par essence, l’image en apesanteur n’existe pas.

Et le gros avantage de l’image dessinée c’est qu’elle le revendique et l’assume bien plus facilement que l’image vidéo par exemple. Un spectateur du journal télévisé de TF1 pourrait très bien se dire : puisqu’on me le montre en vidéo c’est que c’est vrai. Avec le dessinateur, rien ne prouve que ce n’est pas imaginé puisque c’est du dessin. C’est ce qui fait la valeur du dessin : rien ne prouve que c’est vrai, il faut se méfier. Ça oblige le lecteur à faire preuve de sens critique, à être vigilant. 



 

Vous venez de créer la revue Topo pour les adolescents. Pourquoi cette volonté de vous adresser spécifiquement aux jeunes ? Quel rôle peuvent jouer la bande dessinée et le dessin auprès de la jeunesse ? 

 

F.B. – On a voulu mettre en place une revue qui pose une série de questions sur les images. Quel est le sens des images ? Comment elles se composent ? Quelle serait une pédagogie du dessin, une pédagogie par le dessin ? C’est quoi le dessin de presse et les différentes natures du dessin de presse ? Par exemple, on travaille actuellement sur le sujet de la théorie du complot avec le langage de la bande dessinée. Le but, c’est de ramener les adolescents à l’actualité, de les concerner et de développer leur sens critique.

On a une rubrique sur la construction des images, la composition, le sens des choses, l’analyse de l’image. La motivation de Topo, c’est de dire à ce lectorat : « Attention, il faut décrypter les images. » Le dessin, la narration graphique, ce sont des choses qu’il faut enseigner, mais dont il faut aussi se servir parce que les ados ont une culture de tout ça, depuis leur plus jeune âge. Un des dogmes de Topo, c’est d’utiliser ce langage qu’ils connaissent pour les ramener à l’actualité. 

 

É.D. – Je trouve que c’est une excellente initiative de Frank Bourgeron et des gens de la revue parce que Topo est un complément intéressant à La Revue dessinée et repose typiquement sur des modes narratifs qui peuvent être efficaces auprès des adolescents. 
 

Pour toutes les raisons qu’on a déjà dites, la bande dessinée permet de découvrir des choses. C’est ce que je fais dans mes livres : profiter du fait qu’on ne sait pas quelque chose pour aller le découvrir et le raconter. Dans Cher pays de mon enfance, je me place volontairement en retrait par rapport à Benoît Collombat parce qu’il sait plus de choses que moi et que de cette manière je peux observer les choses. Le personnage d’Étienne Davodeau, dans mes livres, a une position un peu candide qui est très productive. Il a cette fonction de médiation qui relève parfois presque de la pédagogie. 
 

Une dernière question sur vos projets, peut-être en commun ? 
 

F.B. – Nous sommes en train de mettre au point une nouvelle collection qui portera sur l’histoire dessinée de la France, qui s’étendra sur plusieurs années de parution et sera scandée par 20 volumes. L’idée, c’est de revisiter l’histoire de France en associant des historiens et des auteurs de bande dessinée. Notre référence, c’est l’Histoire de France en bandes dessinées qui était éditée par Larousse dans les années 70 et qu’on lisait quand on était mômes.

C’était une histoire très romanesque, avec de grands personnages et de grands moments de l’histoire, dessinée par beaucoup de dessinateurs qui venaient d’Espagne et d’Italie. Ça avait eu beaucoup de succès à l’époque et c’est l’ouvrage un peu fondateur de notre intérêt à la fois pour la bande dessinée et pour l’histoire de France. Dans cette collection, l’enjeu sera de partir d’une période historique et d’essayer, en se reposant sur une structure historique assez sérieuse, non pas forcément de faire un livre d’histoire ou un livre savant, mais de faire une œuvre de création qui raconte cette période. 
 

É.D. – Frank est à l’initiative de ce nouveau projet auquel je participe. C’est encore une autre façon d’utiliser la bande dessinée. Toutes ces collaborations ponctuelles, ça permet d’essayer beaucoup de choses différentes. Je ne me vois pas du tout tirer la même charrue tout au long de ma vie. Quand je pense à nos glorieux ancêtres qui toute leur vie se consacraient à leur série de BD... Aujourd’hui, on aborde le métier un peu différemment. Moi, ce que j’aime bien, c’est utiliser toutes les capacités de la bande dessinée, changer de sujet, de format, de pagination et surtout de mode de narration à chaque bouquin, adapter à chaque fois notre manière de procéder en fonction de ce qu’on raconte. 

 

www.larevuedessinee.fr
www.toporevue.fr

 

En partenariat avec l'agence Ecla


 

 

1. Benoît Collombat et Étienne Davodeau – Cher pays de notre enfance : Enquête sur les années de plomb de la Ve République – 9782754810852 – Futuropolis – 32 €

2. Etienne Davodeau – Les Ignorants – Futuropolis – 9782754803823 – 26 €