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Le choc des titans : Stan Lee et Moebius réunis par le Surfer d'Argent

Antoine Oury - 15.09.2014

Manga/BD/comics - Comics - Jean Giraud Mœbius - Silver Surfer Parabole - Stan Lee Marvel collaboration


En 1987, Marvel/Epic Comics publie Upon a Star, le premier volume du Monde d'Edena de Jean Giraud, aka Mœbius, en version anglaise. La relation entre le dessinateur et scénariste français et la Maison des Idées va s'étendre jusqu'à une collaboration avec Stan Lee lui-même. Tous deux produiront une aventure du Silver Surfer, Parabole, immense succès d'édition. 


 

 

Le Surfer d'Argent, Silver Surfer en VO, a été créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1966, et a depuis exercé une fascination sans limite chez les lecteurs. Son histoire est des plus tragiques : lorsque sa planète Zenn-La est menacée par Galactus, le dévoreur de mondes, l'astronome Norrin Radd décide de se sacrifier en devenant le héraut de cette super-créature, toute-puissante et quasiment invincible, qui se nourrit de l'énergie vitale des planètes.

 

En échange de la survie de son monde, il accepte de trouver des planètes pour que le géant étanche — temporairement — sa faim dévorante. Mais, alors qu'il va indiquer la planète Terre à Galactus, il est blessé par la Chose, alias Ben Grimm des 4 Fantastiques, et, soigné par la fiancée de ce dernier, il se rend compte de l'horreur de sa tâche : livrer des mondes au génocide. Il résiste alors au géant, qui créé une barrière qui l'enferme autour de la Terre. Après de multiples tentatives, il parviendra à la franchir, et Galactus le laisse alors errer dans l'espace.

 

Si le personnage a intéressé les scénaristes comme les dessinateurs, c'est par son aspect cosmique : sa peau argentée offre de multiples possibilités graphiques, tout comme son royaume spatial. Par ailleurs, le Surfer est un exilé : pour sauver sa planète, il abandonne sa fiancée Shalla-Bal, dont le souvenir ne fera que le hanter. Outre le gigantesque Galactus, le Surfer se retrouve aussi face à Méphisto, le Prince du Royaume des Ténèbres : autant dire que la grandiloquence est de mise.

 

Parabole, un dessin simple et spontané

 

La rencontre entre Stan Lee et Mœbius remonte à la période à laquelle sont publiés les bandes dessinées de l'auteur chez Marvel, comme se souvient Jean-Marc Lofficier, agent et ami de Jean Giraud : « Marvel avait prévu un tour promotionnel qui a motivé la présence de Mœbius à la fois au Comicon de San Diego, vers la fin juillet 1987, ainsi qu'à la convention de l'American Booksellers Association à Washington, la même année. Nous avions également assisté à des conventions à Chicago et Atlanta, ou encore à Anaheim en 1988. Nous avions eu aussi une rencontre préliminaire à la Comicon en 1986. »

 

« La rencontre initiale entre Jean et Stan a certainement eu lieu lors de l'une de ces conventions, mais je ne suis pas sûr à laquelle exactement... Une chose est certaine ; ils se sont croisés plusieurs fois durant cette période », explique-t-il par email, contacté par ActuaLitté. D'après Jean-Marc Lofficier, l'idée d'une collaboration entre les deux maîtres serait née au cours d'un repas à la Comicon, en 1987 : Michael Hobson, vice-président du secteur éditorial de Marvel émet l'idée d'une collaboration, et Stan Lee lui-même aurait suggéré le Surfer d'Argent.

 

« Jean l'a accepté d'emblée avec beaucoup d'enthousiasme », assure Jean-Marc Lofficier, et les commentaires de Mœbius présents dans la réédition de Parabole par Panini Comics le confirment. « [J]'ai toujours aimé me retrouver dans de telles situations, prendre des risques créatifs et faire face à l'inconnu. Le jour où vous évitez ça, vous n'avancez plus en tant qu'artiste », explique le dessinateur.

 

 

Une planche de Vuzz, par Philippe Druillet

 

 

Pour mettre en image le scénario de Stan Lee, Mœbius révèle s'être inspiré des dessins de Philippe Druillet pour Vuzz, publié dans Métal Hurlant, « quelque chose de très simple qu'il avait dessiné spontanément sur un bout de papier. C'était presque comme un story-board. » Le résultat est curieusement saisissant, et en même temps bien adapté pour les aventures du Surfer, qui se déroulent pour Parabole exclusivement sur la Terre. Les cases sont moins nombreuses que dans les habituels comics, et les couleurs pastel, éloignées des standards, se prêtent elles aussi bien à l'ambiance désespérée de l'aventure, dans laquelle les hommes vénèrent Galactus comme un dieu.

 

« Un comic book avec un point de vue philosophique »

 

Le scénario de Stan Lee n'a évidemment rien de comparable avec les premiers qu'il a pu produire pour les 4 Fantastiques ou Spider-Man : Watchmen et les comics modernes sont passés par là, et Parabole, ne serait-ce que par son titre, fait du Surfer d'Argent une sorte de sauveur qui ne veut pas l'être. « L'idée que [Mœbius] dessine le héraut argenté m'a enthousiasmé, surtout que j'avais toujours senti que le style du Surfer se prêtait particulièrement à la poésie et aux réflexions philosophiques. Et Mœbius a la trempe des poètes et des philosophes », soulignait Stan Lee en 1988.

 

De fait, Parabole s'arrête sur la capacité qu'ont les hommes à confier aveuglément leur destin aux créatures perçues comme plus puissantes : le Surfer est doté d'une dimension christique, apparaît même comme un dieu, mais refuse sans cesse cette appellation, y compris face à Galactus. 

 

 

 

« La série a été extrêmement bien reçue aux USA et s'est vendue de façon pharamineuse. Les deux seules controverses dont je me souvienne sont (1) certains ont commenté négativement sur la médiocre qualité de l'impression des comics (mais on savait que l'album sortirait en fin d'année, et les comics ont été publiés surtout pour faire plaisir à Jean, qui avait insisté pour avoir ce format), et (2) un certain nombre de lecteurs détestaient le style de lettrage de Mœbius. Mais à part ça, la réponse a été très positive », rappelle Jean-Marc Lofficier.

 

Mœbius a réalisé, par la suite, plusieurs posters de personnages de Marvel, dont Spider-Man, Elektra, Daredevil ou The Punisher (publiés dans la réédition de Parabole), mais aucune autre collaboration n'aura lieu. « Il avait par contre proposé un synopsis pour une histoire du Punisher, mais ce n'est pas allé très loin. Pour être franc, c'était Jean-dessinateur, pas Jean-scénariste, qui intéressait les auteurs ou les éditeurs, mais Jean, lui, n'était pas très intéressé par un travail sur d'autres personnages », explique Jean Marc Lofficier.

 

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