Le piratage, “ce sont des générations de lecteurs perdues”

Nicolas Gary - 19.04.2018

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Le ministère de la Culture s’est décidé à recycler de vieilles recettes, dont la réussite est encore loin d’être actée. S’intéressant au devenir d’Hadopi, et à la lutte contre le piratage en ligne, la rue de Valois envisage des mesures drastiquement... anciennes. On ne parle que de cinéma et d’audiovisuel, d’ailleurs, mais c’est peut-être là le problème.


Fnac Forum 2017
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Dans un discours aux accents dramatiques, Françoise Nyssen annonce qu’elle se met en marche pour préserver le cinéma de la contrefaçon. « C’est une priorité. Le piratage est un fléau absolu. Il détruit votre valeur. Il détruit votre pouvoir et votre devoir de dissidence. Il détruit notre modèle. Il détruit notre cinéma, notre création », assurait-elle. 

 

Dans l’analyse qu’en fait Numerama, on s’étrangle : le combat continue, certes, mais les moyens qui se profilent sentent la naphtaline. Liste noire, déréférencement, blocage, autrement dit, tout ce que pouvait avancer Fleur Pellerin voilà quelques années déjà. Même l'approche économique, tentant de prendre les sites pirates au porte-monnaie, est reprise par la ministre. De quoi démontrer combien l'approche précédente fut douteusement efficace.

 

BD, manga et comics : le piratage n'en démord pas

 

Pour autant, le piratage n’en demeure pas moins un véritable point d’interrogation. Luc Bourcier, directeur général de la plateforme de BD numérique, izneo, s’est penché sur la question. « Nous avons tenté une estimation de ce que le piratage de bande dessinée et de manga peut représenter en France », explique-t-il. Et de souligner « la méconnaissance du phénomène, de son ampleur » chez les ayants droit.

 

Passant en revue différentes plateformes web, des applications Android ou iOS (et même Windows !), les résultats « sont évidemment à prendre avec des pincettes : nous n’avons que des évaluations de fréquentation des sites, et la mesure de l’impact du piratage ne peut s’évaluer qu’à l’aune de projections », poursuit-il.

 

Il s’avère toutefois que les trois plus gros sites cumulent une audience de 11 millions de visiteurs mensuels. Si l’on prend les huit premiers, on arrive à 18,3 millions de visiteurs pour le territoire français – pour des offres de bandes dessinées, de comics ou de mangas.

 

Dans ce dernier segment, quatre sites avec une offre dédiée pèsent pour 12,7 millions de visiteurs uniques mensuels. « On le comprend bien : des lecteurs plus jeunes que pour la BD franco-belge, plus familiarisés avec le numérique, moins attachés possiblement au papier – et avec des moyens financiers moindres », analyse Luc Bourcier. 

 

Tout l’inverse du profil de lecteurs types de la BD franco-belge, de fait. « Reste que si l’on extrapole, même à minima, en imaginant qu’un visiteur pirate un manga seulement, on serait sur un marché de 150 millions de titres téléchargés par an. Les chiffres GfK nous indiquent qu’il se vend 40 millions d’albums papier dans les librairies de France. » Le ratio donnerait le vertige. 

 

Et plus probablement encore, les visiteurs ne se contentent pas d’un seul téléchargement illégal. « Le manque à gagner pour les auteurs, et ceux qui travaillent au lettrage, devient considérable – mais encore faudrait-il que l’on dispose d’une offre qui soit en mesure de convaincre les internautes », indique Luc Bourcier.


Comportamiento en el Metro de Taipei
Antonio Tajuelo, CC BY 2.0
 

 

Comment passer du gratuit au payant ?
 

La transformation d’une partie de ce marché pirate représenterait une rémunération qui aiderait considérablement le secteur de la BD. Or, le mouvement qui conduit au piratage rend complexe le développement des plateformes légales, et plus encore, l'instauration de comportements d’achats. 

 

« Les plus jeunes apprennent que le manga est gratuit, sur certains segments d’internet : il sera difficile de les ramener par la suite vers le payant. Ce sont des générations de lecteurs qui seront perdues, et les conséquences seront dommageables – et personne ne peut les mesurer », souligne Luc Bourcier.

 

À l’aune des mesurettes du ministère, qui met en pratique les vertus du recyclage à l’approche de la réforme de l’audiovisuel, cette analyse laissera songeur. « Certes, on ne gagne jamais contre le piratage, mais on peut malgré tout remporter de petites batailles, pour améliorer la situation. »
 

Quand Kobo vend chez Fnac des ebooks
plus ou moins autorisés...

 

Les usages, vis-à-vis de la gratuité, nécessiteraient toujours plus de pédagogie, parce qu’à force de ne parler que de piratage « on oublie de mentionner les offres légales ». Mentionner les plateformes légales à chaque fois que le sujet de la contrefaçon est évoqué favoriserait déjà la prise de conscience – sinon la simple connaissance de son existence. Montrer ce qu’est l’offre légale restera la stratégie la plus payante...
 

Le déréférencement des liens est fastidieux, certes, mais « montre que Google est à l’écoute et cette méthode s’avère efficace, là où des poursuites judiciaires sont bien trop lourdes ». L’une des approches restera de passer par une baisse des prix : on peut souligner les efforts réalisés par les Humanoïdes Associés pour présenter un catalogue numérique accessible. 

« Je souhaite que le rôle et les pouvoirs de la HADOPI soient renforcés, et symboliquement, que son nom soit modifié, pour marquer l’entrée dans une nouvelle ère », indiquait la ministre. On le voit, la route est longue...

 

NdR : les données de fréquentations portent sur des données publiques fournies par différents outils comme Alexa, SimilarWeb, AppStore, GooglePlay.


Commentaires

Bonne chance pour lutter contre un fléau et un état d'esprit déplorable (exemple : https://www.petitions24.net/contre_le_projet_drama-passion), je vois pas de solution personnellement.



Le seul espoir (pour le Manga) que je vois c'est que les vidéo ma Mangatheque marche bien sur YouTube, preuve que même les "pirates" aimeraient avoir une jolie bibliothèque.



Preuve inverse le nombre impressionnant de chaines qui vivent de l'analyse de scans (là c'est surement possible pour les éditeurs de faire supprimer les vidéos et les chaines voir démonétiser complètement ces chaines de profiteurs).
N'importe quoi. Le piratage, ce sont des générations de consommateurs perdus, pas de lecteurs. La preuve : ils font quoi les pirates de manga ? Ils lisent ...
Effectivement, comme Nawak ci-dessus : Ce n'est pas des générations de lecteurs, mais des générations de clients et de manque à gagner.

Drôle aussi quand dans une même réaction on admet que les "pirates" sont très jeunes, mais le manque à gagner est tout de même calculé comme si chacun de ces jeunes, une fois privé d'offre pirate, auraient dépensé la somme équivalente dans une série de 64 mangas à 8-10 euros pièces.



On se retrouve avec la même schizophrénie : d'un côté on veut tuer le piratage, mais de l'autre, on continue à bloquer la diffusion de contenu déjà disponible ailleurs pour des raisons qui n'intéressent pas lesdits consommateurs... créant par cette action même la nécessité de se tourner vers ce piratage tant honnis.

Et la multiplication des plateformes d'offre légale de stream ne sera pas la solution : pour voir toutes les séries en vogues à un instant T il faudra bientôt cumuler 40 euros d'abonnements mensuel... Et il y a des politiques qui s'imaginent sincèrement que Kevin-DarkSasuke29 va passer gentiment à la caisse ? LOL

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