Sous le soleil de minuit : quand Jack London et Corto Maltese étaient amis

Nicolas Gary - 01.10.2015

Manga/BD/comics - Univers BD - Corto Maltese - Charlotte Gallimard - Casterman Hugo Pratt


« Sa silhouette et son regard ont laissé une empreinte indélébile sur notre regard. » Pour inaugurer le lancement du nouvel album de Corto Maltese, Sous le soleil de minuit, Charlotte Gallimard, PDG de Casterman, ne pouvait pas mieux dire. Repris par le scénariste Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero pour les dessins, le personnage d’Hugo Pratt revit.

 

Lancement Corto Maltese

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Assister à une résurrection n’est pas un phénomène banal. Et moins encore, tant il est vrai que Corto, ce double de Pratt, reste un personnage « moderne, parce qu’il sait que l’aventure ne peut exister sans l’ouverture au monde et sans retour sur soi », explique la patronne de la maison d'édition historique de Corto. 

 

Une « droiture singulière, un regard amusé et lucide sur le monde, son refus de se laisser fixer par quelque frontière ou quelque appartenance ». C’est bien là le personnage que Pratt a su créer au fil des années. Mais Corto est avant tout « insaisissable ». Et en poursuivant l’œuvre d’Hugo Pratt, les deux auteurs se sont aventurés en terra incognita. « Le plus compliqué, c’était de rendre la nonchalance de Corto, ce qu’il y a dans sa posture de complexe et détendu », nous confiera Rubèn Pellejero avec un grand sourire. 

 

Dans ce nouvel épisode, « baigné de littérature », poursuit la PDG de Casterman, l’aventure se fait tant dans les grands espaces intérieurs, que ceux du Canada : on renoue avec l’engagement de Corto, son sens de la justice – ou plutôt, sa lutte contre l’injuste. Et tout débute avec des livres, et un auteur, Jack London, celui qui a su marque Pratt, dans ses lectures d'enfants. Ici, London et Corto sont amis, et par fidélité, le marin reprend donc la route.

 

London, « inoubliable chroniqueur de la vie des hommes autour du cercle arctique », devient une figure plus importante dans ce tome. C’est en effet le fondateur de la maison Gallimard, Gaston, qui fut l’un des premiers éditeurs du romancier, en français – en 1914 paraissait L’amour de la vie (traduction de Paul Wenz). Une connexion qui s’établit donc à travers les époques et les êtres, et qui confère à Corto une dimension plus intemporelle encore. Et à laquelle l'arrière-petite-fille, Charlotte Gallimard, se montre particulièrement sensible.

 

Lancement Corto Maltese

 Juan Díaz Canales, Rubén Pellejero, Patrizia Zanotti et Charlotte Gallimard

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« Juan et Rubèn nous ont proposé le projet où ce lien existait déjà entre le personnage de Pratt et Jack London, respectant cette idée que pour Pratt, il y avait une connexion réelle entre la vie et la littérature. Aucune frontière n’existe pour séparer ces deux mondes », nous assurera par la suite Charlotte Gallimard. Les héros sont éternels, et faisant de London le compagnon de route invisible de Corto, les deux hommes partagent alors une part de fiction et de réalité – celle qui rend immortel.

 

Patrizia Zanotti, qui gère la société Cong SA, intervient avec émotion. Collaboratrice de Pratt – il lui confia la mise en couleur de ses histoires – elle se souvient de l’Institut culturel italien, qui accueillait le lancement, avec Pratt et Umberto Eco. Les deux hommes s’étaient retrouvés pour un projet qui ne vit pas le jour, mais quelle rencontre, là encore. Le romancier italien fut d’ailleurs l’un des plus fervents défenseurs de l’auteur de BD. 

 

Bien entendu, « c’est un peu difficile de toucher à un mythe comme Corto Maltese, c’est pour cela que j’ai attendu toutes ces années ». Plus de vingt années : fut le dernier album publié, en 1991. Il fallait attendre, et peut-être la série d’animation aurait su faire patienter le jeune public. « Corto représente des valeurs simples, la liberté, le respect des autres, l’amitié. Plus que jamais actuelles », poursuit-elle, avant de saluer « le travail admirable » des deux auteurs. Fidèles, estime-t-elle, à l’esprit de Pratt et celui de Corto, « ils sont parvenus à le représenter à leur façon ».

 

« Corto, pour nous, ce sont des retrouvailles, avec un vieil ami », affirme Juan devant les invités, et Rubèn de hocher la tête. « Il y avait bien une peur, de s’emparer, mais respectueuse, et mêlée pourtant d’un plaisir immense », nous précisera-t-il plus tard. « C’est un personnage qui m’a beaucoup marqué dans mon adolescence : c’est lui qui m’a poussé à devenir auteur. » 

 

Le sort en est jeté, l’album est en vente depuis hier. Nous y reviendrons certainement : retrouver un vieil ami que l’on pensait ne plus revoir, c’est toujours émouvant. Et aussi le risque de le voir changé, loin de notre souvenir.

 


Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre : bandes dessinees...
Total pages :
Traducteur : anne-marie ruiz
ISBN : 9782203092112

Corto Maltese t.13 ; sous le soleil

de Pellejero, Diaz Canales - d'après Hugo Pratt

Une reprise fidèle et moderne d’un grand mythe contemporain. Rubén Pellejero s’empare des codes graphiques d’Hugo Pratt tout en réussissant à les investir de sa propre sensibilité, à travers le soin apporté aux décors, les personnages secondaires et la mise en couleurs. La nouvelle histoire imaginée par le scénariste Juan Díaz Canales réactive les ressorts de la geste prattienne (fidélité à la parole donnée à un ami, chasse au trésor, faits historiques authentiques, etc.) Les dialogues percutants de ce grand récit d’aventures réjouiront les aficionados autant qu’ils séduiront les nouveaux lecteurs.

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