Les librairies fermées, “tout l'écosystème” de la bande dessinée se délite

Auteur invité - 02.11.2020

Manga/BD/comics - Univers BD - fibd angouleme - franck bondoux tribune - librairies fermeture


Le deuxième confinement est marqué par une intense polémique autour de la fermeture au public des librairies, contraintes de fonctionner sur un système « clique et collecte », avec des commandes passées par les lecteurs. Franck Bondoux, délégué général du Festival international de la bande dessinée (FIBD) d'Angoulême, déplore des fermetures qui mettent en péril l'« écosystème d'exception » de la BD en France.

FIBD 2018
 

De la librairie... à l'écosystème

 
par Franck Bondoux, délégué général du Festival de la BD d'Angoulême


À quoi sert le Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême ?
Parodiant Cyrano, on pourrait dire à « bien des choses en somme ».

Certes, il a une fonction culturelle, sociale, économique – la fameuse économie créative dont il serait plus que temps de considérer objectivement l'importance. Oui, il réunit dans un temps festif des citoyens de 7 à 77 ans autour d'une passion commune (un rapprochement que l'écran ne remplacera jamais).

Évidemment aussi, il permet à une ville de 45 000 habitants de rayonner dans le monde entier et d'être la première en France à intégrer le Réseau des Villes créatives de l'Unesco au titre de la littérature (eh oui, la bande dessinée est bien une forme de littérature !). On pourrait ajouter encore qu'il contribue, depuis son origine, à la reconnaissance de la bande dessinée en tant que forme d'expression artistique.

Mais comment tout ceci est-il possible ?

Parce que cet évènement est au cœur d'un écosystème d'exception. En l'occurrence, celui de la bande dessinée en France. Petit rappel en passant par Le Petit Larousse :

Écosystème : « Organisation structurée (d'un secteur d'activité par exemple) dans laquelle les différents acteurs (entreprises, fournisseurs, institutions, etc.) sont reliés par un maillage fort leur permettant d'interagir efficacement ».

Si le Festival d'Angoulême est une référence culturelle mondiale dans l'univers du 9e Art, c'est parce que la France a su développer avec ses auteur(e)s, ses éditeurs, ses libraires, ses journalistes... bref, son écosystème de la bande dessinée, le premier marché européen dans ce domaine et l'un des tout premiers à l'échelle planétaire.

Si ce Festival a pu devenir, année après année, en près de 50 ans, un vecteur majeur de médiation entre les œuvres, leurs auteur(e)s et le public, c'est parce qu'il a eu la possibilité de donner à voir une création francophone foisonnante, tout en valorisant aussi celles d'autres continents publiées dans notre pays.

En contraignant les libraires à la fermeture, c'est tout l'écosystème qui unit ses acteurs qui se délite, entraînant un basculement général vers l'incertitude. L'incertitude sur la capacité que celui-ci aura de se maintenir. De conserver sa capacité à porter la création dans toute sa diversité. Une situation qui aujourd'hui fait de la France le seul pays au monde où le lecteur accède à toutes les formes de bande dessinée, quelle que soit leur origine.

On ne peut nier que des mesures de soutien importantes soient prises par l'État - y compris vis-à-vis du Festival d'Angoulême qui bénéficie de l'engagement unanime et sans faille de tous ses partenaires publics et privés – et que celles-ci permettent de garder espoir. Ainsi, grâce à elles, le Festival même « empêché » qu'il est, fera tout pour être présent fin janvier en se réinventant et se projettera dans une temporalité estivale. Mais, on sait également que ces mesures ne suffiront pas, ne pourront pas tout faire.

Ainsi, comment la relation parfois ténue avec la lecture, notamment en ce qui concerne le jeune public pour lequel la bande dessinée est devenue un genre essentiel à sa fréquentation (donc au monde des idées), va-t-elle résister ? Et ce, alors même qu'en ces temps troubles, former (aussi) les citoyens via leur interaction à la culture est sans doute le meilleur rempart à moyen et long terme face « aux idées courtes ».
 
Que les librairies gardent portes closes, c'est prendre le risque de briser cette relation. Au minimum, d'affirmer à l'égard de cette jeunesse que le livre n'est pas essentiel à l'existence telle que notre société la conçoit. Platon disait, « on ne doit pas soigner le corps séparé de l'âme ».

Est-ce bien là notre conception de la vie ? Si les gaulois d'Astérix et Obélix considèrent les nourritures du corps comme essentielles à leur vie – tout se termine toujours chez eux, on le sait, par un banquet – ils sont aussi très attachés à leur culture, qui se transmet de bouche-à-oreille de libraire... pardon,  de druide !

Photographie : illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
Par Toutatis !...



En tant qu’ancien « petit » éditeur de bandes dessinées, je ne peux pas partager une analyse qui laisserait entendre que le secteur économique de la BD d’avant le confinement constituait un écosystème harmonieux dans lequel « tous les acteurs interagissent efficacement ».



Tout dépend de quels acteurs on parle, car à tous les niveaux de la chaîne du Livre de Bande Dessinée, on est en plein dysfonctionnement, depuis longtemps déjà :



Parmi les auteurs de BD, la paupérisation croissante est de mise, à quelques exceptions près : il n’est plus possible aux éditeurs de les rémunérer à un niveau suffisant pour qu’ils vivent de leur métier. Les avances sur droits sont de plus en plus faibles, pour une raison toute simple : les ventes moyennes d’un album ne permettent plus de payer décemment le travail des dessinateurs et des scénaristes. Toutes les discussions autour du rapport Racine sont là pour en témoigner.



Parmi les éditeurs, les seuls qui arrivent à survivre sont soit les « gros », soit les « petits »… qui se font racheter, soit ceux qui acceptent de faire ce métier quasi-bénévolement.



Enfin il est de notoriété publique que la librairie fait souvent partie des commerces de proximité qui ont les marges les plus faibles…



Seule la diffusion- distribution tire son épingle du jeu et semble être tombée seule dans la marmite de potion magique : MDS, Hachette, Editis (aux mains des plus grands éditeurs), mais aussi la FNAC et bien sûr Amazon…



Ainsi, du moins dans le secteur de la BD, mais aussi sans doute pour tous les autres secteurs du Livre, si les libraires indépendants s’indignent à juste titre de la catastrophe que représente ce deuxième confinement, c’est que l’écosystème était déjà malade. Malheureusement ce sont toujours les plus faibles qui sont les premières victimes de la Covid.



Concentration toujours accrue d’une activité aux mains des plus grands éditeurs et distributeurs, risque évident sur la pluralité culturelle, voilà vers quoi nous courons … Bientôt il n’y aura plus de petit village gaulois pour résister encore et toujours.



Et je ne parle évidemment pas de cette hérésie qui fait que tout éditeur qui veut être présent en librairie doit très souvent imprimer deux fois plus d’albums que ceux qui seront finalement vendus. Dans un secteur en évidente surproduction, en tant qu’éditeur j’ai dû pilonner et donc détruire la moitié des albums que j’avais imprimés. Dans un monde dans lequel la question environnementale devient centrale, ils sont fous ces Romains…



Puisse « le monde d’après » réfléchir à toutes ces questions. Mais malheureusement, pour filer la métaphore, rien ne dit que le monde d’après sera meilleur que le monde d’avant : il n’y a qu’à relire les albums d’Astérix d’avant et d’après le décès du génial René Goscinny pour s’en rendre compte….
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.