Lettre ouverte à Franquin : mon pauvre vieux...

Clément Solym - 06.06.2012

Manga/BD/comics - Univers BD - André Franquin - Gaston - Marsu Productions


Très cher André,

 

Voilà un moment que je regarde de loin ce que Marsu Prod fait de tes oeuvres. Dernièrement, ils ont réussi à vendre Idées noires à un éditeur américain, j'imagine, aussi devrais-je les remercier. Assurer à cet immense album, dans lequel tu as jeté toute ta mélancolie et ton cynisme, contrepoint idéal de ce que tu avais fait avec Gaston, ça vaut au moins une décoration. Genre Arts et Lettres, option Commandeur.

 

Mais voilà. La rédaction a reçu hier l'un des derniers services de presse, Lagaffe en musique. J'avoue que je n'ai pas très bien compris - ou plutôt je n'ai pas voulu comprendre. Alors, j'ai fait comme tout un chacun, et je me suis précipité sur le site officiel de Marsu Productions. Une fois la sensation de vertige, c'est la nausée qui a pris le pas.

 

« Avec plus de 300 produits sous licence, Gaston est un des plus gros succès en matière de licence, tous horizons confondus (télé, BD, ciné, etc). »

 

Mince. Et dire que la société avait fait empêcher la sortie d'un album qui reprenait les aventures de ton alter ego squelettique, dans Le blog de Franquin. Ton cadavre revenu des morts nous faisait rire, mais chez Marsu, on a manifestement moins d'humour. Et puis, n'oublie pas que, depuis ta mort, tu es devenu une marque protégée

 

Alors qui veut parler de toi doit marcher sur des oeufs. Le livre de Turalo avait dû être retiré de la vente, lorsqu'il a été imprimé, alors qu'en version numérique, MP n'avait manifestement pas grand-chose à redire. Pour contourner le problème, si nous avions pu l'anticiper, aurait-il fallu que nous atténuions notre prétention d'hommage au profit d'une expression satirique assumée et ne jamais nommer expressément notre personnage "Franquin", mais "Franquinou" ou "André F." ? », expliquait Turalo.

 

 

« Nous n'avions pas été prévenus de la mise en vente de cet ouvrage qui, au-delà de l'usurpation du nom de Franquin dans un but commercial, paraît pour beaucoup outrepasser les limites du bon goût et du respect de la mémoire de l'auteur décédé », avait alors argué Marsu Productions. Drugstore, alors coéditeur du titre BD avait fait comme on lui demandait et s'en était suivi un retrait des albums. 

 

C'était en novembre 2009, et depuis, c'est de loin en loin que les sorties faites en ton nom m'intéressaient. Pourtant, j'ai été élevé, permets-moi de l'avouer, avec les gaffes du gaffeur pour mamelles. Fameux lait de croissance, je te l'assure, pour armer contre le monde. M'enfin (c'est sous copyright, cette interjection ?), le coup du retrait m'avait fait mal.

 

Et puis, en avril 2011, c'était la sortie de Gastoon. Et là, fallait bien le dire : merde. « Non ce n'est pas le petit Gaston ou un pâle ersatz de son illustre oncle ! » revendiquait MP. Cela dit, notre chronique de l'époque n'avait pas raté le coche. 

Gastoon ferait un excellent album de pastiche. Un hommage, à la limite. On trouverait le clin d'œil amusant et le travail de copiste plutôt bien assumé. Mais il n'est question ici ni d'hommage ni de parodie, Gastoon est bel et bien une série qui démarre, destinée à cartOOnner dans les ventes, profitant du formidable troupeau de fans de Gaston, qui ont réservé un accueil chaleureux à toutes les sorties posthumes du héros en espadrilles. 

 

Et franchement, ce n'était ni fait ni à faire. 

 

Je passerai assez vite sur l'adaptation en film Le marsupilami, que j'ai vu un peu comme on passe chez le dentiste. En revanche, tu m'autoriseras à t'épargner le déballage marketing qui a accompagné cette sortie. La BD, tirée du livre, était simplement inutile. Et insultante. 

 

Alors voilà, mon cher André. Ces dernières années, t'as été sacrément bien rentabilisé. Et ça me rappelle une planche des Femmes en blanc, où un jeune garçon décide de vendre son corps à la science pour gagner trois francs six sous. Un accident de moto le tue sur le coup, et le chirurgien se frotter les mains : tout doit disparaître, et tout va disparaître. Organes, membres, peau, etc. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, et que l'on envoie à la crémation. Mais que faire avec les quelques grammes de cendre restant ? Les jeter sur la route : il a neigé cette nuit, et c'est glissant. 

 

Et les cendres de commenter quelque chose du genre, 'exploité tout ma vie, d'accord, mais exploité à ce point, après ma mort…'

 

Cher André, j'espère qu'au paradis des auteurs BD, t'as trouvé de bons copains, et surtout que tu ne jettes jamais un oeil pour voir ce qui est fait de ton oeuvre. Une compil'... pour la fête de la musique ? Misère...

 

Pour info, Lagaffe en musique, c'est un florilège de planches dans lesquelles Gaston fait de la musique. Te retourne pas dans ta tombe. Mais si tu peux, envoie un signe, que ça s'arrête.