Piratage de BD numérique : le consommateur poussé au vice ?

- 30.01.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - bande dessinée numérique - contrefaçon - webrip


Cette semaine, ActuaLitté a choisi d'accompagner la diffusion du numéro hors série de BDZmag, consacré au piratage de BD numériques. Le dossier offre un panorama complet des difficultés rencontrées par le secteur de l'édition BD, mais également des offres légales et de leurs limites. Aujourd'hui, c'est la diffusion des oeuvres qui est abordée. Le dossier complet peut être gratuitement retrouvé sur la plateforme ISSUU

 

  

Pirate

fuzzcat, CC BY 2.0 

 

 

Le bon...

 

La diffusion des BDz aide surement à la découverte de nombreuses séries et peut engendrer une vente du livre papier par la suite, même si mettre à disposition uniquement quelques pages d'un livre a sans doute le même effet et peut probablement inciter encore plus le lecteur potentiel à acheter l'œuvre.

Elle permet de conserver des vieilles séries qui datent d'avant 1980 n'ayant pas de sauvegarde numérique ou de créer des recueils virtuels de séries non parues en albums.

 

Elle assure d'avoir une copie numérique de sa bibliothèque papier, mais je rappelle que cette copie privée, même si vous avez l'équivalent en papier, est illégale : « toute reproduction est interdite ».

Une seule exception : si vous allez faire votre copie dans une bibliothèque avec votre propre matériel ! Suite à la réforme du 20 décembre 2011, la copie privée est possible à partir de sources licites ; c'est pourquoi de nombreuses copy party sont organisées en France. En revanche, tout le monde paye la rémunération pour la copie privée de livres.


...le mauvais

 

Il y a le non-respect des copyrights, bien sûr, mais aussi le non-respect de l'œuvre ! L'édition d'une bande dessinée peut être ardue, et dépend de nombreux paramètres, et il n'est pas rare que le consommateur achète un sous-produit en terme de qualité d'impression. Le scan qui copie l'album papier existant devient un intermédiaire de plus dans la dégradation de l'œuvre. Dans certains cas, cette dégradation est plus voyante et plus flagrante que dans d'autres, mais elle est omniprésente dans tous les scans mis en ligne.

 

Tout comme les offres légales, le piratage contribue à un appauvrissement graphique de la BD. La BD numérique aurait besoin de se réinventer au lieu d'être une simple copie du papier (mais là je suis un peu hors sujet, désolé...)

 

Dans le domaine de la musique le chanteur marocain Khaled a dit :« Beaucoup reprochent au piratage d'avoir tué la musique. ». Ce n'est pas son avis, lui qui déclare :

C'est grâce au piratage que j'ai été connu en France. Les gens piquaient des cassettes par-ci, par-là pour me faire connaître à Barbès. Mais ce qui me fait mal, c'est que l'on pirate mal. Le son est merdique. Quand je monte sur scène, tout le monde est avec son Iphone et quand je regarde sur internet le son, mon dieu !
(Source : France Info)

Le point noir du piratage est principalement une diffusion trop rapide des albums BD sur la toile. Ce problème est particulièrement épineux en ce qui concerne les parutions sous forme de périodiques, même si les teams ont adopté une politique d'attente de six mois pour toute nouvelle parution.

Une action de notre part sur le réseau avait relancé la polémique sur la date de la mise en ligne des nouveautés : nous avions préconisé d'attendre au moins 1 an, les teams ont finalement opté pour 6 mois. Il subsiste néanmoins quelques francs-tireurs qui persistent à diffuser les scans immédiatement après la sortie de certains albums.

 

Les « 0-day », comme on les appelle, sont la conséquence de notre mode de vie à toujours vouloir plus et plus rapidement. Le piratage fonctionnant comme n'importe quel diffuseur légal, les forums pour maintenir un taux de visites important doivent avoir des nouveautés. Goethe disait « Le grand public pense que les livres, comme les œufs, gagnent à être consommés frais. C'est pour cette raison qu'il choisit toujours la nouveauté. » Il se passe la même chose dans le monde du scan.

 

Jusqu'ici les scanneurs pouvaient revendiquer une certaine maîtrise de la diffusion car réaliser des scans de qualité nécessitait un savoir-faire et une compétence en la matière. Ils avaient la possibilité, s'ils le désiraient, d'attendre un délai raisonnable avant de rendre leurs scans publics pour laisser les ventes se faire. Comme nous allons le voir, ce temps est révolu...

 

...et l'avenir

 

Pour comprendre l'avenir, il faut bien comprendre le passé. Auparavant, l'offre pirate était la seule source numérique. Avec l'arrivée conjuguée des offres légales et des tablettes, l'offre pirate, qui était plutôt discrète, s'est retrouvée sur le devant de la scène. Nous nous retrouvons donc avec deux offres concurrentes dont une avec tous les avantages : gratuité, qualité, simplicité, stock énorme.

 

 

Même si les éditeurs essayaient de tout faire pour stopper le piratage en fermant des sites ou s'attaquant directement aux uploadeurs, cela ne marcherait pas... nous en connaissons les résultats avec le cinéma et la musique, c'est perdu d'avance. La pratique du scan de l'album sera peu à peu remplacée par un webrip, une mise en ligne quasi immédiate dès la sortie de l'album faisant devenir l'offre légale la principale source du piratage en image numérique. Cette extrapolation n'en est pas vraiment une, puisque cela existe déjà pour les comics US.

 

ComiXology, un modèle à suivre ?

 

Attention ! ce n'est pas non plus l'apocalypse que nous vous décrivons puisque apparemment ComiXology vend très bien ! Les ventes se seraient élevées à 19 millions de dollars en 2011, et les chiffres devraient être tout aussi bons pour 2012, d'autant plus que la prochaine saison de Walking Dead, au mois d'octobre, coïncidera avec le 10e anniversaire des comics : Image Comics, l'éditeur, prévoit 300.000 ventes pour le prochain numéro, dont 45.000 (15 %) en numérique.

 

ComiXology s'est doté d'une filiale française en janvier 2013, avec pour premier partenaire Delcourt... qui édite Walking Dead en France. D'autres éditeurs ont depuis rejoint son catalogue, comme Glénat ou Sandawe. Les chiffres français sont toutefois encore loin d'atteindre ceux d'outre-Atlantique : fin août, Delcourt nous confirmait que les téléchargements « se comptaient encore par centaines ». (Voir ComiXology accélère : 200 millions de téléchargements ou encore Graphic Novels Rise 6% in the third quarter of 2013)

 

Apparemment la concurrence entre les deux offres serait un problème moral des consommateurs, certains préférant acheter (louer) des œuvres numériques et les autres optant pour la gratuité, mais rien ne dit que ces derniers n'achètent pas la version papier. De nombreuses études sur le piratage démontrent en effet que le pirate est aussi un gros consommateur de biens matériels... (Sur le sujet, lire Les plus grands consommateurs de biens culturels sont... les pirates)

 

En France, on rencontre un obstacle de plus : le rejet de la version numérique par les amateurs de BD.

Le piratage des BD va rentrer dans une nouvelle ère...

 

De passionné, le pirate va devenir pilleur, et à qui la faute ? À l'internaute qui achète un droit de lecture (profitant des offres légales pour avoir des scans facilement) et qui utilise les fonctions de sa tablette ou de son ordinateur qui permettent de copier ce qu'il voit sur l'écran ? ou bien aux éditeurs pour ne pas avoir su réagir intelligemment au bon moment ?

L'offre numérique risque pourtant de ne jamais être exhaustive. Il restera toujours aux scanneurs la possibilité de continuer à faire découvrir des vieux ouvrages qui seraient restés aux oubliettes pour toujours. Mais ils n'interviendront plus dans le processus de diffusion des nouveautés. À quoi bon passer du temps à scanner un album qui existe déjà sous forme de webrip issu de l'offre légale ?

Ils perdront par la même occasion leur rôle de régulateur...

 

La Bande Dessinée est sur le point de rejoindre la Musique, le Jeu vidéo et le Cinéma dans le monde du Warez et ce glissement est d'ores et déjà irréversible.