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Plantu censuré : 'les mollusques de Franche-Comté' c'est sans risque

Nicolas Gary - 03.05.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - Plantu - dessins de presse - caricatures


Caricaturistes, fantassins de la démocratie, voilà tout un programme. D'un côté, il y a le film du cinéaste Radu Mihaileanu, réalisé par Stéphanie Valloatto et qui souhaite mettre à l'honneur douze dessinateurs du monde entier, à l'occasion du Festival de Cannes. De l'autre, une BD que les éditions Bayard devaient sortir, et qui finalement va connaître un peu de retard. 

 

 

 

 

« 12 fous formidables, drôles et tragiques, des quatre coins du monde, des caricaturistes, défendent la démocratie en s'amusant, avec, comme seule arme, un crayon, au risque de leurs vies. Ils sont: français, tunisienne, russe, mexicain, américain, burkinabé, chinois, algériens, ivoirien, vénézuélienne, israélien et palestinien. » Le projet est enchanteur et sera présenté le 28 mai, en marge de la Croisette, avec à l'appui, un concours national, avec pour thématique, L'indignation. « Racontez-nous au travers d'un dessin humoristique ou d'une caricature ce qui vous indigne, vous émeut, dans votre vie quotidienne, et dans le monde actuel. » Tout est à cette adresse.

 

Parmi les jurés du concours, on retrouve Plantu, un proche de Radu Mihaileanu, par ailleurs très impliqué dans l'association Cartooning for Peace. Les différents dessinateurs qui se retrouvent dans cette organisation sont notamment connus pour des dessins polémiques et engagés en faveur de la liberté - in extenso, pour la liberté de la presse. 

 

 

 

De l'autre côté, donc, il y a le livre, que les éditions Bayard devaient originellement faire paraître : 8000 exemplaires imprimés, qui ne trouveront jamais les tables des libraires, mais plutôt le goût du pilon. En cause, un dessin de Plantu, montrant le Pape Benoît XVI qui sodomisait un enfant. Ce dernier n'avait pas été remarqué par la maison d'édition, qui décidera, in extremis, de renoncer à la parution. Bayard, c'est ce groupe de presse que détient la congrégation des assomptionnistes, peu encline à goûter de pareilles plaisanteries. 

 

 

 

La direction précise d'ailleurs rechercher le calme, plutôt que la provocation. « Le livre est parti un peu vite en service de presse. Nous soutenons bien sûr le combat des caricaturistes, mais ce dessin nous a semblé particulièrement insultant, choquant, déplacé. Surtout que justement Benoit XVI a fait beaucoup sur le sujet de la pédophilie dans l'église », assure-t-on. Point de censure, au sens moral, donc : Bayard prône plutôt en faveur d'un respect de la personne du pape, tout autant que du lectorat de l'éditeur, qui pourrait s'en offusquer. 

 

Plantu n'a pas manqué de rebondir rapidement, et c'est finalement chez Actes Sud que le livre, dans sa version complète, paraîtra, d'ici trois semaines.

 

 

 

Pour mémoire, ledit dessin s'était déjà fait remarquer par l'Alliance générale contre le racisme et le respect de l'identité française et chrétienne, après avoir été publié dans Le Monde et Le Monde magazine, avec un procès qui doit s'ouvrir le 1er juillet. « Ce dessin a pour objet et pour effet d'inciter au rejet et à l'hostilité envers les catholiques, qui se soumettent à des clercs dont certains, indignes, mais minoritaires, ont commis ces crimes », expliquait l'Agrif, après le renvoi du son dépôt de plainte, en septembre 2013. À l'époque, Plantu avait déjà reproché à l'Association de faire semblant de ne pas comprendre l'humour, et surtout, s'inquiétait pour la liberté d'expression.  

 

La plainte elle-même portait sur une « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une race ou une religion déterminée ».

 

Ah on veut faire des livres sur les dessins "casse-gueule"

 

Évidemment, la décision de Bayard n'a pas spécialement enthousiasmé Plantu. Le livre, découlant du film, était présenté comme suit : 

Radu Mihaileanu et Plantu ont rencontré les douze plus grands caricaturistes contemporains, dans leurs pays respectifs. Devant ce qu'ils considèrent comme les prémices d'une démocratie qui s'abîme, où la haine et la peur de l'autre gagnent en puissance, ils veulent réhabiliter des valeurs de tolérance et de générosité. Ils montrent comment ces simples dessinateurs, avec leur impertinence, leur courage (certains risquent la mort) et leur humour, font trembler les puissants et sont en cela des héros des temps modernes.

C'est dans le journal de 8h, sur France Culture, qu'il riposte, avec ferveur : avec un public majoritairement catholique, la maison a préféré ne pas provoquer, évidemment. Le dessin dessin est pourtant daté de 2010... « Bayard propose de publier les dessins d'un film qui a pour but de raconter ce que c'est qu'un dessin casse-gueule. Et après, quand ils ont le bouquin entre les mains, ils disent ‘Ah, ça brûle, c'est chaud.' Il faut qu'ils fassent un bouquin sur les mollusques de Franche-Comté, à ce moment-là, il n'y aura pas de problèmes. »

 

Mais surtout, il assure que le problème ne lui a été exposé que le jour de la présentation du livre - et certainement pas en amont, comme l'assure la maison. « Dans le cahier des charges du bouquin, c'est ‘On reprend tous les dessins qui ont posé un problème, à un caricaturiste chinois, un Tunisien, un Palestinien'. Et je peux vous dire que eux, ils savent ce que c'est que la censure. Chez nous, on fait les fanfarons, en disant ‘Oh, on va faire un livre avec les dessins de presse censuré'. Et le jour de la conférence de presse, ils le foutent au pilon. »